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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Géranium ovipare, 1935· Épîtres

Épitre bucolique, falote et géographique à pierre Halary

Georges Fourest· 187 vers

Ah ! si la paix des champs, si leurs heureux loisirs
N’étaient pas le plus pur, le plus doux des plaisirs
D’où viendrait sur nos cœurs leur secrète puissance ?
Tout regrette et chérit leur paisible innocence.J. Delille (Les jardins).

Halary, mon vieux camarade,puisque d’Arles jusqu’à Namurl’été, vainqueur du centigrade,fait éclater le Réaumur

et puisqu’en cet enfer de Dante,Paris qui devient un Obock,pour calmer notre soif ardentele bock en vain succède au bock

joyeux, un tome de Banvillesous le bras, quittant mon fauteuilj’ai fui les chagrins de la ville :ainsi Despréaux dans Auteuil.

À nous l’express et le rapide !Beaucoup mieux qu’Otto de GuérickMessidor sait faire le videà Paris ; l’herbe et l’agaric

croissent librement sur l’asphalte ;dans un désert incandescenten vain le haut-parleur exaltel’emprunt or à quatre pour cent !

À nous les bois pleins de mystèreoù brame la biche aux aboiset qui fourniront plus d’un stère,cet hiver, aux marchands de bois !

Tant d’effluves aromatiquesvont parfumant l’air hyalinqu’on se croirait dans les boutiquesdes Houbigant et des Guerlain.

Par ce beau temps qui fait écloredes fleurs au plus lointain guéretla campagne est multicolorecomme une affiche de Chéret

car juillet qui toujours maquilleles corolles comme Philisa du henné pour la jonquillede la céruse pour les lys ;

seigles, froments vous triomphâtesdes bleuets aux tons de lapiset nourris de superphosphatesvous dressez vos jaunes épis.

parmi ces blés qu’un souffle bougeles coquelicots, enragésbolcheviks, arborent le rougeétendard de nos insurgés ;

dans les prés couleur de pistacheoù des bœufs est mis le couvertle pissenlit semble une tachede jaune d’œuf sur du drap vert

et je vois (en levant la tête)un ciel bleu ! mais bleu !… bleu de ciel,si bleu ! si bleu ! qu’il en est bête :enfin le ciel… officiel.

bleu tels vos bas de filoselle,ô bas-bleus que nous compissons,le ciel bleu de la demoisellequi « montre à peindre » en vingt leçons !

Loin du boulevard Malesherbes,caressé par un vent léger,je me vautre parmi les herbesque… Lustucru devrait manger

et je fais siffler ma cravachepar les sentiers remplis de nidsparfois y croisant une vache…comme à la porte Saint Denis

ou bien cet animal étrangequ’en ses petits vers d’almanachMonselet appelait cher angemais qui répugnait à Reinach.

Pareil au bonhomme Lemerre(s’il n’avait pas son pantalon)le vieux jardinier sans chimèrepousse la bêche du talon,

arrose ses aristolochesqu’il entoure de soins jaloux,montre fièrement sous leurs clochesl’obésité des cantaloups.

Des sansonnets que l’amour guidefont de chaque arbre du hallierune de ces maisons que Guy deMaupassant dénommait Tellier ;

Mélancolique, une fauvettes’efforce (infructueux essai !)d’imiter Yvette, divettesi chère à feu l’oncle Sarcey !

Et moi je lis sous la tonnelledes poètes vieillots : Segrais,Racan, Delille ou Fontenellequ’on a sottement dénigrés.

Mais je voudrais que tu me vissescandide plus qu’un jouvenceaupour prendre quelques écrevissesmarcher pieds-nus dans le ruisseau,

hier j’espérais pêcher des truites ;je voyais ma ligne plier :illusions bientôt détruites !je n’amenai qu’un vieux soulier !

Que si la chaleur m’emprisonne,balancé dans mon rocking-chair,j’aspire un air chargé d’ozoneet puis je t’écris, mon très-cher ;

flamboyant le soleil déferleau dehors et dans ma torpeurj’entends là-bas siffler le merleet la moissonneuse à vapeur.

Las de jouer à la marellemon fils traduit son De viriset sa sœur peint à l’aquarelleune grosse touffe d’iris

tandis qu’ayant clos la persiennedans le petit salon voisinleur mère exécute une anciennechaconne sur le clavecin.

Mais toi, vieil ami, que je crèvede peste ou de vérole sije reçus de toi la plus brèveépître dans ce pays-ci !

D’humeur toujours aventureuseas-tu fait voile pour Bangkok ?Ainsi qu’un héros en vareusede Mürger ou de Paul de Kock

courtises-tu quelque grisette ?Te voit-on rédacteur en chefd’une intermittente gazetteou relis-tu les Danichef ?

Abandonnes-tu la patriepour le pays Cochinchinois ?Es-tu parti pour la Syriede Sarrail et du beau Dunois ?

De Port-Vendres ou de Marseilleoù t’a mené le P.L.M.peut-être ton yacht appareillepour Alep ou Jérusalem ?

As-tu gravi ces monts qu’enflammel’aurore et qu’aimait J. J. Weiss,l’Alpe que nous peignit Calameet que parfume l’edelweiss ?

Es-tu l’hôte d’une caverne,d’une pagode aux pays Khmers ?le Nautilus de Jules Vernete trimballe-t-il sous les mers ?

Ou, quand à l’envi l’on conjugue :« nous partons, vous partez, il part »toi, dédaigneux de toute fugue,vas-tu chasser le léopard

simplement au bois de Boulogneou l’auroch au parc Monsouris,laissant les bourgeois en Solognemassacrer lièvres et perdrix ?

Eh ! mais voici le crépusculeen dépit de l’heure d’été !J’écris toujours : quel opusculete remettront les P.T.T. !

J’aperçois derrière la nueVesper, le premier diamantqu’épingle en sa grande tenuece vieux rasta de firmament ;

quittant son eau peu diaphanela grenouille, humant l’air fraisdu soir, coasse, Aristophaneton chœur rauque auprès du marais ;

feuilles, grisez-vous d’oxygène !Les spectres chers à Rollinatvont se lever et la zygènevole sur le trèfle incarnat ;

à Londres comme à Pampeluneà Bergen comme dans Orgazpour suppléer au clair de lunevont s’allumer les becs de gaz ;

Déjà le rossignol qui nichelà-bas dans le vieux chincapin,ténor prétentieux, pleurnichesa romance ! Ô mon vieux copain,

arrêtons là ce papotage :au bercail rentre le bergeret l’on va servir le potageen bas dans la salle à manger.

Donc traçons la dernière lignepour te dire adieu, my dearest,en te serrant la main je signeton compliceGeorges Fourest.

Haïssant la tourbe incongrueAu numéro 9 de la rueLecourbe Halary dans ParisA fixé, facteur, sa demeure :Rapide et léger va sur l’heureY porter ces vers manuscrits.

187 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Géranium ovipare, Paris, JOSÉ CORTI, 1935· numérisation wikisource.org· Sources