Le Géranium ovipare, 1935· Anecdotes controuvées et fausses confidences
Une vie
L’humble vérité,(Guy de Maupassant).
Or natif de Quimper-Corentin (Finistère)cet obscur employé d’un vague ministèreavait connu Salis et monsieur de Lesseps ;son oncle m’a conté qu’on usa d’un forcepsjadis pour l’extirper du ventre de sa mère.Il buvait du chiendent et de la douce-amèrepour guérir l’eczéma qu’il avait au menton.Son ordinaire était de bœuf et de mouton :pas de veau (le docteur proscrit les viandes blanches).Dans sa bibliothèque on voyait Thiers, Ballanche,Henri Martin, Sully-Prud’homme, Paul de Kocket Marcel Proust. Parfois il allait boire un bockdans un petit café près du Père-Lachaise ;tournant bien l’acrostiche et le bâton de chaise,d’ailleurs, homme du monde, avalant des couteauxet disant d’un air fin : — « Ce sont là mes gâteaux ! »Bien que libre-penseur, d’après une promessefaite à sa sainte mère, il allait à la messe— et se lavait les pieds, le dimanche matin ;aux jours d’élection prenait part au scrutin,demeurait au logis pendant la lune roussede peur des coryzas et, s’aidant du Larousse,cherchait des mots croisés, pour causer purementlisait dans Figaro monsieur Abel Hermant…Et depuis quarante ans si ce n’est davantagecet homme vivait chaste à son sixième étageet, n’étant pas auprès des femmes très-hardise masturbait pudiquement chaque mardiaprès avoir éteint sa lampe : il est mort viergesans avoir soupçonné l’amour de sa concierge.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Géranium ovipare, Paris, JOSÉ CORTI, 1935· numérisation wikisource.org· Sources