Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872
A l’impératrice
Suave et pur jasmin d’EspagneOù se posa l’abeille d’or,Une grâce vous accompagneEt vous possédez un trésor ;
Vous, le sourire de la force,Le charme de la majesté,Vous avez la puissante amorceQui prend les âmes — la bonté !
Et, derrière l’ImpératriceA la couronne de rayons,Apparaît la consolatriceDe toutes les afflictions.
Sans que votre cœur ne l’entendeIl ne saurait tomber un pleur ;Quelle est la main qui ne se tendeVers vous, du fond de son malheur ?
Pensive, auguste et maternelle,Tenant compte des maux soufferts,Vous rafraîchissez de votre aileLes feux mérités des enfers.
Ce n’est pas seulement vers l’ombreQue va le regard de vos yeux,Dans la cellule étroite et sombreFaisant briller l’azur des cieux ;
Ce regard que chacun implore,Qui luit sur tous comme un flambeau,S’arrête, plus touchant encore,Quand il a rencontré le Beau.
L’enthousiasme y met sa flammeSans en altérer la douceur ;Si le génie est une femme,Vous lui dites : « Venez, ma sœur,
« Je mettrai sur vous cette gloireQui fait les hommes radieux,Ce ruban teint par la victoire,Pourpre humaine digne des dieux ! »
Et votre main d’où tout ruisselleSur le sein de Rosa BonheurAllumant la rouge étincelle,Fait jaillir l’astre de l’Honneur !
II
Oh ! quelle joie au séjour morneDes pauvres Enfants détenus,Limbes grises, tombeau que borneUn horizon de grands murs nus.
Lorsque la porte qui s’entr’ouvre,Laissant passer le jour vermeil,A leurs yeux ravis vous découvreComme un ange dans le soleil !
Pour le penseur chose effrayante !L’homme jetant à la prisonLa faute encore inconscienteEt le crime avant la raison !
Là sont des Cartouches en herbeDont les dents de lait ont mordu,Comme un gâteau, le fruit acerbeQui pend à l’arbre défendu ;
Des scélérats sevrés à peine ;De petits bandits de douze ans,D’un mauvais sol mauvaise graine,Tous coupables mais innocents !
Hélas ! pour beaucoup la familleFut le repaire et non le nid,La caverne où gronde et fourmilleLe monde fauve qu’on bannit.
Vous arrivez là, douce femme,Lorsque sommeille encor Paris,Faisant l’aumône de votre âmeA ces pauvres enfants surpris.
Vous accueillez leur plainte amèreLeur long désir de liberté,Et chacun d’eux vous croit sa mèreA se voir si bien écouté.
Vous leur parlez de Dieu, de l’homme,Du saint travail et du devoir,Des grands exemples qu’on renomme,Du repentir qui suit l’espoir ;
Et la prison tout éblouiePar la céleste vision,De la lumière évanouieConserve longtemps un rayon !
III
Il est d’autres cités dolentesQue d’autres Dante décriront ;Les heures s’y traînent bien lentes,La faute a la rougeur au front.
Là gémissent les vierges follesQui vont sans lampe dans la nuit ;Les paresseuses aux mains mollesQue l’éclat d’un bijou séduit ;
La coupable, presque novice,Trébuchée au chemin glissant,Et toutes celles que le viceSur son char emporte en passant.
Sans craindre pour vos pieds la fange,Vous traversez ces lieux maudits,Comme en enfer, un bel ArchangeQui descendrait du Paradis.
Vous visitez dortoirs, chapelle,Et la cellule et l’atelier,Allant où chacun vous appelleEt ne voulant rien oublier.
Si, dans la triste infirmerie,Au chevet, où râle la mort,Vous trouvez une sœur qui prie,L’innocence près du remord,
Vous ployez les genoux, et l’âme,Dont l’aile bat pour le départ,Croit voir resplendir Notre-DameA travers son vague regard.
Lorsque se tait la litanie,Vous vous penchez pour mieux saisirSur les lèvres de l’agonieLe suprême et secret désir.
La jeune mourante, éperdue,Qui ne parlait plus qu’avec Dieu,D’une voix à peine entendueConfie à votre cœur son vœu.
Cet humble vœu, dernier caprice,Est recueilli pieusement,Et de l’enfant l’ImpératriceExécute le testament.
15 août 1866.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 30(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 quatrains
- Mots à la rime
- a d’Espagne / accompagne féminine, classiqueb d’or / trésor masculine, classiquea force / amorce féminine, classiqueb majesté / bonté masculine, classiquea l’Impératrice / consolatrice féminine, classiqueb rayons / afflictions masculine, classiquea l’entende / tende féminine, classiqueb pleur / malheur masculine, classiquea maternelle / aile féminine, classiqueb soufferts / enfers masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea implore / encore féminine, classiqueb flambeau / Beau masculine, classiquea flamme / femme féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb radieux / dieux masculine, classiquea ruisselle / étincelle féminine, classiqueb Bonheur / l’Honneur masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb détenus / nus masculine, classiquea s’entr’ouvre / découvre féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea effrayante / inconsciente féminine, classiqueb prison / raison masculine, classiquea herbe / acerbe féminine, classiqueb mordu / défendu masculine, classiquea peine / graine féminine, classiqueb ans / innocents masculine, classiquea famille / fourmille féminine, classiqueb nid / bannit masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb Paris / surpris masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb liberté / écouté masculine, classiquea l’homme / renomme féminine, classiqueb devoir / l’espoir masculine, classiquea éblouie / évanouie féminine, classiqueb vision / rayon masculine, classiquea dolentes / lentes féminine, classiqueb décriront / front masculine, classiquea folles / molles féminine, classiqueb nuit / séduit masculine, classiquea novice / vice féminine, classiqueb glissant / passant masculine, classiquea fange / Archange féminine, classiqueb maudits / Paradis masculine, classiquea chapelle / appelle féminine, classiqueb l’atelier / oublier masculine, classiquea infirmerie / prie féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquea l’âme / Notre-Dame féminine, classiqueb départ / regard masculine, classiquea litanie / l’agonie féminine, classiqueb saisir / désir masculine, classiquea éperdue / entendue féminine, classiqueb Dieu / vœu masculine, classiquea caprice / l’Impératrice féminine, classiqueb pieusement / testament masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources