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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, poésies inédites et poésies posthumes, 1872

Perplexité

Théophile Gautier· strophes variées, alexandrins, 81 vers

J’ai donné ma parole.‖ — Allez, fermez la porte ;Attachez-moi les pieds‖ de peur que je ne sorte,Et dites qu’on me donne‖ une tasse de thé.

S’il vient un créancier,‖ — vous les devez connaître, —Il le faut avec soin‖ jeter par la fenêtre,Car je veux aujourd’hui‖ rêver en liberté.

Si quelque femme vient,‖ petit pied, main petite,Qu’elle s’appelle Anna,‖ Lisette ou Marguerite,Ouvrez : — Qui fermerait‖ sa porte à la beauté ?

Chastes muses, — ô vous‖ qui savez toutes choses,Ce qui fait l’incarnat‖ des vierges et des roses,Ce qui fait la pâleur‖ des lis et des amants ;

Vous qui savez de quoi‖ les petits enfants rêvent,Quel sens ont les soupirs‖ qui dans les bois s’élèvent,Et cent mille secrets‖ on ne peut plus charmants ;

O muses ! — savez-vous‖ ce que je m’en vais dire ?Je n’ai ni violon,‖ ni guitare, ni lyre,Et n’entends pas grand’chose‖ au style des romans ;

Et cependant il faut,‖ car l’éditeur y compte,Tirer de ma cervelle‖ une ballade, un conte,Je ne sais quoi de beau,‖ de neuf et de galant.

Ce sont des doigts d’ivoire,‖ et de beaux ongles roses,Qui froissent ces feuillets,‖ dans les heures morosesOù le temps ennuyé‖ chemine d’un pied lent.

C’est dans votre boudoir,‖ ô lectrice adorable,Sur un beau guéridon‖ de citron ou d’érable,Qu’ira ce que j’écris,‖ et j’y songe en tremblant,

Car vous avez le goût‖ dédaigneux et superbe,Et vous trouvez fort bien‖ le chardon dans la gerbeAu milieu des bluets‖ et des coquelicots.

Madame, — excusez-moi,‖ je ne suis pas poëte ;Mon nom n’est pas de ceux‖ qu’un siècle à l’autre jette,Et qui dans tous les cœurs‖ éveillent les échos.

Hélas ! — Je voudrais bien‖ vous conter une histoire,Comme vous les aimez,‖ — bien terrible et bien noire, —Avec enlèvements,‖ duels et quiproquos ;

— Une intrigue d’amour,‖ charmante et romanesque,Où j’aurais, nuançant‖ ma phrase pittoresque,Pris sa pourpre à la rose,‖ et leur azur aux cieux,

Au marbre de Paros,‖ sa candeur virginale,Leur neige aux Apennins,‖ son reflet à l’opale,A l’ambre son parfum‖ faible et délicieux ;

Où j’aurais, pour parer‖ ma frêle créature,Prodiguement vidé‖ l’écrin de la nature,Et créé deux soleils‖ pour lui faire des yeux.

Je ne sais pas d’histoire‖ et n’ai pas de maîtresse,— Pas même un conte bleu,‖ — pas même une duchesse,Je n’ai pas voyagé,‖ — que vous dirai-je donc ?

Si le diable venait,‖ en vérité, madame,Pour un conte inédit‖ je lui vendrais mon âme :Ma faute est, je l’avoue,‖ indigne de pardon.

Eh quoi ? pas un seul mot !‖ — pas une seule phrase !Par l’eau de Castalie‖ et l’aile de Pégase,Clio, tu me paîras‖ un si lâche abandon !

Le menton dans la main,‖ les talons dans la braise,Je suis là, l’œil en l’air,‖ renversé sur ma chaise,J’ai bien tout ce qu’il faut,‖ — la plume et le papier, —

Il ne me manque rien,‖ — presque rien, — une idée ! —Mon brouillon, de dessins‖ a la marge brodée :Ariel aujourd’hui‖ se fait longtemps prier.

Ainsi qu’au bord d’un puits‖ un pigeon qui veut boire,Ma muse tord son col‖ aux beaux reflets de moire,Et n’ose pas tremper‖ son bec dans l’encrier.

— Je n’imagine rien‖ de sublime et de rare,Sinon : — c’est une femme‖ avec une guitare,Et puis un cavalier‖ penché sur un fauteuil.

Vous le voyez fort bien‖ sans que je vous le dise. —Quand on a regardé,‖ quel besoin qu’on me lise ?Au burin du graveur‖ je soumets mon orgueil.

Mais peut-être — après tout —‖ me faut-il rendre grâce,Car j’aurais pu, suivant‖ nos auteurs à la trace,De galantes horreurs‖ tacher ce frais recueil.

Songez-y ; — j’aurais pu‖ faire, avec jalousie,Très-convenablement‖ rimer Andalousie,Et vous cribler le cœur‖ à grands coups de stylet :

J’aurais pu vous mener‖ à Venise en gondole,Depuis le masque noir‖ jusqu’à la barcarolle,Déployer à vos yeux‖ le bagage complet ;

Et les jurons du temps,‖ et la couleur locale,Je vous épargne tout ;‖ — ô faveur sans égale. —Sur ce je vous salue,‖ et suis votre valet.

1834.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
10[aa] 7[abbacca] 3[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a porte / sorte féminine, classiquea thé / liberté / beauté masculine, classiqueb connaître / fenêtre féminine, classiquec petite / Marguerite féminine, classiquea choses / roses féminine, classiquea amants / charmants masculine, classiqueb rêvent / s’élèvent féminine, classiquea dire / lyre féminine, classiquea romans / galant masculine, classiqueb compte / conte féminine, non classiquea roses / moroses féminine, classiquea lent / tremblant masculine, classiqueb adorable / d’érable féminine, classiquea superbe / gerbe féminine, classiquea coquelicots / échos / quiproquos masculine, classiqueb poëte / jette féminine, classiquec histoire / noire féminine, classiquea romanesque / pittoresque féminine, classiquea cieux / délicieux / yeux masculine, classiqueb virginale / l’opale féminine, classiquec créature / nature féminine, classiquea maîtresse / duchesse féminine, classiquea donc / pardon / abandon masculine, classiqueb madame / âme féminine, classiquec phrase / Pégase féminine, classiquea braise / chaise féminine, non classiquea papier / prier / l’encrier masculine, classiqueb idée / brodée féminine, classiquec boire / moire féminine, classiquea rare / guitare féminine, classiquea fauteuil / orgueil / recueil masculine, classiqueb dise / lise féminine, classiquec grâce / trace féminine, classiquea jalousie / Andalousie féminine, classiquea stylet / complet / valet masculine, classiqueb gondole / barcarolle féminine, classiquec locale / égale féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources