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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Poesies diverses

A M. d’Arnaud

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· STANCES· 84 vers

C’est trop long-temps couvrir des voiles du silenceLa généreuse main qui s’ouvre à mon malheur ;Muse, cédons aux cris de la reconnoissance,Et que mes premiers chants soient pour mon bienfaiteur.

Tels, trop jeunes encor pour chercher leur pâture,Quand des feux de Progné les fruits reconnoissantsOnt du bec maternel reçu la nourriture,Ils lui rendent pour prix d’harmonieux accents.

N’altère point ma voix, maxime si commune,Que l’homme doit toujours sembler ce qu’il n’est pas :C’est au crime à rougir, jamais à l’infortune ;La peur d’être abaissé ne fait que trop d’ingrats.

J’aurai dit, Ce mortel me conserva la vie ;Et l’on me courbera sous le faix du mépris !…Si la vertu s’accroît, c’est quand on la publie :Chantons, muse, la honte en fût-elle le prix.

Mais que vois-je ? d’Arnaud ! Vient-il m’ôter la lyre ?Non : mes accords pour lui ne sont point sans attraits ;Il craint d’être nommé dans mon brûlant délire :Le grand cœur veut dans l’ombre épancher ses bienfaits.

Ainsi, contre les vents fortifié par l’âge,Dans la nuit des forêts un chêne à longs rameauxSe plaît à protéger de son épais ombrageUn peuple, foible encor, déjeunes arbrisseaux.

Vous, auteurs qui, nageant dans des flots de richesses,Prêchez l’humanité dans vos écrits pompeux,Répondez : avez-vous jamais, par vos largesses,Tari les pleurs amers de quelques malheureux ?

Insensé ! jusqu’ici, croyant que la scienceDonnoit à l’homme un cœur tendre et compatissant,Je courus à vos pieds, plongé da l’indigence ;Vous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.

Qu’en reçus-je ? des dons ? Non : des refus, la honte.« Travaillez, disiez-vous, vous avez des talents ;« Si le malheur vous suit, le travail le surmonte :« On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. »

Barbares ! travailler ! Eh ! voulois-je autre chose ?A vos pieds prosterné, dévoré par la faim,Si j’osois de mes maux vous dévoiler la cause,Mes cris vous demandoient du travail et du pain.

Vous refusâtes tout à mon humble prière,Et votre avare main loin de vous m’écartoit ;Je vous fuis en pleurant… j’expirois de misère :D’Arnaud vint : c’est un dieu, mon malheur disparoît.

Vers la terre courbée, une fleur, jeune encore,Alloit ainsi périr après un jour brûlant :Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l’aurore,La fleur lève aussitôt son calice brillant.

Toi qui verses dans moi tout le feu qui t’enflamme,Arbitre des beaux vers, Apollon, loin de moi !Pour célébrer d’Arnaud, pour chanter sa grande ame,Mon cœur dicte ; il suffit, qu’ai-je besoin de toi ?

Pour peindre son amour aux yeux de sa maîtresse,L’amant va-t-il d’un dieu mendier le secours ?Il dit ce qu’il ressent, et toute sa tendresseDe son cœur amoureux coule avec ses discours.

Vanterai-je, ô d’Arnaud, l’éclat de ton génie ?Sophocle, Anacréon, Ovide toui -à-tour,Tu nous peins les plaisirs, les langueurs, la furieQu’inspirent aux amants les transports de l’amour.

Sous ces dômes sacrés, séjour de l’innocence,Muse, entends-tu Comminge et son amante en pleurs ?De leurs feux, de leurs maux tu sens la violence.Pour la peindre à d’Arnaud ils ont prêté leurs cœurs.

Vois-tu Fayel, brûlant d’amour, de jalousie,Combattre pour mourir, Couci percé de coups ?Tu frémis, Gabrielle ; et ma muse attendriePleure avec toi, te plaint, et maudit ton époux.

Mais qu’entends-je ? mes chants ont réveillé l’Envie ;Et sa bouche me dit, en écumant de fiel :« Crois-tu persuader qu’il n’est point de génie« Plus brillant que celui de l’auteur de Fayel ?… »

Non : mais est-il une ame aussi tendre, aussi pure ?Et que devient l’esprit sans les trésors du cœur ?Un beau masque qui couvre une horrible figure.Il faut d’abord être homme, avant que d’être auteur.

J’aime mieux l’arbrisseau dont la tête modesteSe charge tous les ans de fruits délicieux,Que le cèdre qui touche à la voûte céleste,Et n’a que des rameaux à m’étaler aux yeux.

Maintenant que ma voix a chanté ta grande ame,D’Arnaud, goûte le prix de tes dons répandus.J’ai peint tous mes malheurs, j’aime mieux qu’on m’en blâmeQue d’avoir de leurs fruits dépouillé les vertus.

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources