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un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Héroïdes

HEROÏDE I. Didon a Énée

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· 386 vers

DIDON assoupie se réveille en fureur.

Il est donc vrai qu’Énée a résolu sa fuite ;Qu’il délaisse Didon, après l’avoir séduite !Il fuit !… Volez, soldats ; des glaives, des flambeaux ;Égorgez les Troyens, embrasez leurs vaisseaux :Leur roi, son fils, que tout sous vos armes succombe,Et qu’à leurs corps sanglants la mer serve de tombe…Arrêtez ; j’aime Énée, on court l’assassiner !Malheureuse ! et c’est moi qui vient de l’ordonner !Non… « Mais avec regret je te fuis, chère amante,« Dit-il ; le ciel le veut, il faut que j’y consente. »Eh ! que me fait ce ciel, et son ordre odieux ?Amant, je t’aurois vu désobéir aux dieux ;Va, tu n’es qu’un ingrat qui m’abuse et m’offense…Moi, j’abhorre le ciel, s’il prescrit l’inconstance ;Et, dût-il m’accabler du poids de son courroux,Avant de te trahir j’aurois bravé ses coups.Ton ame, pour répondre aux feux de ta maîtresse,Trop promptement aux dieux immole sa tendresse ;Non, tu n’aimas jamais… Mais lis, lis, inconstant ;A qui t’a donné tout, donne au moins un instant.

Vois comme au loin des mers la fureur se déploie ;Vois ces montagnes d’eau rouler, chercher leur proie,S’élancer à grand bruit dans le vide des airs,Se briser, retomber sur l’abyme des mers ;Vois ces rocs, dont le front sembloit braver l’orage,Arrachés par les vents, fondre sur le rivage :Rien n’est calme, tout meurt, le jour est sans flambeauL’hiver a fait du monde un immense tombeau .Et tu fuis ! et tu crois voguer en assurance,Toi qui cent fois des flots éprouvas l’inconstance !

Ah ! revole vers moi… Tout va dans ce séjourPartager mes plaisirs, causés par ton retour.Mon peuple, qui, charmé de l’ardeur qui m’inspire,Espéroit sous tes lois voir fleurir son empire ;Tes sujets, qu’ont lassés les courses, les travaux,Que tu conduis encore à des périls nouveaux ;Un fils, qui peut périr sur une onde irritée ;Une reine, dirai-je une amante attristée,Tout te retient ici. Viens, je t’ouvre les bras ;Plein d’espoir, mon cœur vole au-devant de tes pas :Des pleurs qu’elle a versés viens venger ta maîtresse ;Piéparons tant de jours ravis à ma tendresse.Viens, je languis, je veux, dans nos embrassements,Faire envier ton sort aux plus heureux amants.

Mais non, tu rougirois de céder à mes larmes :Les paisibles douceurs pour toi n’ont point de charmes ;Le tumulte des camps, les horreurs des combats,Voilà les seuls plaisirs qui t’offrent des appas.Rien ne peut assouvir la soif qui te dévore ;Maître du monde entier, tu te plaindrois encore.Insensé ! de quel prix peut donc être à tes yeuxCet empire brillant où t’appellent les dieux,S’il te faut, au milieu des écueils, des orages,Le chercher sur des mers couvertes de naufrages ?Que sont ces biens peu sûrs, près des plaisirs du cœur ?Tout l’univers vaut-il un instant de bonheur ?

Cher Énée, où fuis-tu ? n’expose point ta vie ;C’est ton amante en pleurs, c’est Didon qui t’en prie.Ces vents, ces mers, leur bruit, tout me glace d’effroi.Dieux ! si jamais les flots s’entr’ouvroient devant toi !Si, prêts à t engloutir… Quelle horrible pensée !Non… d’un tel trait jamais Didon ne fut blessée…Énée est tout pour moi ; c’est mon bien, mon époux :Il mourroit ?… Ah ! sur lui, dieux, suspendez vos coups !Sur moi seule épuisez toute votre furie ;Pour sauver mon amant, je vous offre ma vie ;Puisqu’il me faut le perdre,… ah ! quel que soit mon sort,J’aime encor mieux pleurer sa fuite que sa mort…

Seulement donne encor quelques mois à ma flamme :Peut-être enfin pourrai-je accoutumer mon ameA voir de près les maux qui vont fondre sur moi ;Que sais-je ? à contempler ton départ sans effroi…Attends que les zéphyrs soufflent seuls sur les ondes ;Lance alors tes vaisseaux sur les plaines profondes :Et quels malheurs, quels maux m’effraieroient dans leur cours ?Didon n’aura plus rien à craindre pour tes jours…

Mais où tendent tes vœux ? parle, est-ce à la couronne ?La mienne est sur ton front, voilà mon sceptre, ordonne.Si c’est pour tes désirs trop peu de mes états,Mes sujets sont armés, conduis-les aux combats ;De ses fiers ennemis cours délivrer Garthage,Force-les d’apporter à tes pieds leur hommage…Peuples, de mon amant recevez tous des fers ;C’est pour lui que les dieux ont formé l’univers…Moi, je veux consacrer tous mes jours à te plaire ;Je veux qu’Ascagne en moi retrouve une autre mère,Que le Troyen m’adore et chante ma grandeur,Que tout autour de moi respire mon bonheur ;Je veux qu’heureux par moi tu dises dans l’ivresse :« Le cœur seul de Didon méritoit ma tendresse. »

Que fais-je ? où m’égaré-je ? O funeste ascendant !J’offre encor le bonheur à mon perfide amant ;Et des dons qu’il reçut l’ingrat ne fait usageQue pour percer mon cœur, que pour fuir ce rivage !Quel fruit de mes bienfaits pensé-je retirer ?Le barbare ! il ne veut que me désespérer !Ce fut l’intérêt seul qui m’attacha son ame :Chargé de mes trésors, et libre de ma flamme,Peut-être aux pieds d’une autre il court s’en prévaloir.Non, je ne le crois point, tu ne peux le vouloir ;Toi ! tu me donnerois jamais une rivale,A moi dont tu tiens tout ?… O trahison fatale !Non tu ne mettras point ce comble à mes ennuis,Tu ne veux point ma mort… Et pourtant tu me fuis !Je ne te verrai plus… Et je crois, insensée,Qu’absente je vivrai toujours dans ta pensée !Je le croirois en vain… Mais cours le monde entier,Cherche s’il est un cœur qui puisse s’oublierJusqu’à te tout donner, comme j’osai le faire ;S’il t’aime autant que moi, je renonce à te plaire…Ingrat ! lorsque tu vins me peindre tes malheurs,J’aurois dû t’éviter, loin d’essuyer tes pleurs !Si c’est pour te punir un supplice assez rude,Contemple le tableau de ton ingratitude.

Loin d’Ilion en cendre, accablé de revers,Depuis sept ans entiers tu parcourois les mers,Flatté de voir bientôt, dans un lieu plus fertile,S’élever sous tes lois les murs d’une autre ville ;Tu cherchois vainement je ne sais quel paysOù les dieux t’ont juré de couronner ton fils :En vain l’hiver, les flots, et mille autres obstacles,T’offrant par-tout la mort, démentoient leurs oracles ;Ce pays se découvre, on croit toucher au port,On l’admire, on s’écrie… O perfide transport !Le jour a fui, l’air siffle, et les mers courroucéesGrondent ; bientôt en monts leurs vagues ramassées,Tantôt jusques au ciel emportent tes vaisseaux,Tantôt jusqu’aux enfers les plongent sous les eaux.Le rameur cherche en vain sa force évanouie,Le pilote est sans art ; tout est tremblant, tout crie :Par-tout la mort poursuit tes regards effrayés ;Sur ta tête elle gronde, et mugit sous tes pieds :Tout périt… Ton vaisseau, déchiré par l’orage,Reste seul, par les vents renvoyé vers Carthage…

Tu parois dans ma cour ; tu t’en souviens, ingrat !On t’amène à mes yeux, tu sais dans quel état…Je crois te voir encor, frissonnant, plein d’alarmes,Embrasser mes genoux, les baigner de tes larmes :« O reine ! vous voyez où le sort m’a réduit ;« Mes vaisseaux, mes soldats, les flots ont tout détruit« Étranger, disois-tu, dans mon malheur funeste,« La mort ou vos bontés, c’est tout ce qui me reste. »Des traits de la pitié l’amour perça mon cœur.Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur « .« Va, cesse de pleurer, inconnu, sois tranquille :« Que puis-je ? ordonne, viens, partage mon asile. »

Restes infortunés des ondes en courroux,Toi, ton fils, à la mort je vous arrachai tous ;Et sans savoir de toi que ton nom, faux peut-être,De mes états naissants je te rendis le maître.Par un charme inconnu, mais qui flattoit mon cœur,Pour ne songer qu’au tien, j’oubliois mon bonheur..Tout ce qu’elle faisoit dans Tardeur de te plaire,Pour sa félicité Didon croyoit le faire.Spectacles, fêtes, jeux ; perfide, nomme-moiDes plaisirs que Didon n’ait prodigués pour toi.J’aurois, si j’eusse pu, banni de ta penséeJusques au souvenir de ta douleur passée,Dans l’espoir que mes dons, par un tendre retour,Prépareroient ton cœur aux transports de l’amour.Mais plus je m’efforçois de le rendre sensible,Moins ce cœur à mes feux paroissoit accessible.Je rougis à la fin de brûler sans espoir ;Je crus que le penchant céderoit au devoir,J’évitai ta présence. Amante infortunée !Dans mes palais, par-tout, je retrouvois Énée.Je sentois ma vertu s’affoiblir chaque jour,Ma raison succomboit sous l’effort de l’amour.Ce n’est plus cette ardeur encor foible, incertaine ;C’est un feu dévorant qui court de veine en veine.J’avois en vain juré de fuir un autre hymen ;

Vingt rois, qu’avoient aigris les refus de ma main,M’offroient en vain la mort si j’épousois Ênée :Dangers, devoirs, serments d’éviter l’hyménée,Tout fuyoit à sa vue ; Énée étoit vainqueur,Et l’excès de mes feux balançoit ma pudeur.

Enfin je crus te voir sensible à ma tendresse ;Tes yeux, pleins de langueur auprès de ta maîtresse,Sembloient trahir tes feux, m’exprimer tes désirs,Mendier du retour, m’inviter aux plaisirs.Sur mes sens aussitôt ma raison perd l’empire,Je ne me connois plus, je brûle, je désire,J’espère… Tu me fais l’aveu de ton amour.J’ose… Hélas ! est-ce à moi de rappeler un jour,Un jour que je voudrois retrancher de ma vie ?Loin de la retracer, pleurons mon infamie…Mais non, non, je n’ai point alors perdu l’honneur ;Non, traître, je le mis en dépôt dans ton cœur ;Tu me juras ta foi, je te donnai la mienne :La honte est pour celui qui veut trahir la sienne.Ce nœud, quoique secret, doit être respecté ;Les serments font l’hymen, non la solennité.Les dieux que tu rendis garants de ta promesse,Ces dieux me sont témoins que, malgré sa tendresse,Jamais pour toi Didon n’eût éteint sa vertu :C’est au nom seul du ciel que mon cœur s’est rendu.Je te crus engagé par un nœud légitime ;Et sacré par l’hymen, l’amour est-il un crime ?Je n’ai jamais senti ces remords dévorants,D’une ame criminelle implacables tyrans.Mes jours couloient heureux dans une paix profonde ;Ton épouse, oubliant tout le reste du monde,Marchoit avec orgueil, esclave de tes vœux,Et croyoit plaire au ciel en te rendant heureux,

Un instant détruit tout. O mortelle pensée !Ton départ, en enfer change mon Élysée :Autrefois je pouvois désirer et jouir,Et maintenant que puis-je ? hélas ! pleurer, gémir.

Chère Élise, ô ma sœur ! c’est toi qui m’as perdue ;Tu versas dans mon sein le poison qui me tue :Ton amitié, sans cesse irritant mon ardeur,Me vantoit ses aïeux, ses vertus, sa valeur.Carthage, disois-tu, sous ses lois florissante,Devoit porter aux cieux sa tête triomphante ;Et reine, amante heureuse, unie à ses destins,Je n’aurois à couler que des moments sereins.O mensonges flatteurs qui m’avez trop séduite !J’ai dédaigné vingt rois, et ce Troyen me quitteFaut-il qu’à tes conseils mon cœur se soit prêté ?Ne pouvois-je à l’amour opposer la fierté ?Ah ! paisible du moins et dans l’indifférence,J’aurois vu fuir mes jours, heureux par l’innocence ;Et vous, mânes sacrés de mon premier époux,La foi que je vous dus seroit encore à vous.

Qu’ai-je fait ? malheureuse ! à quoi suis-je réduite ?Perfide, vois les maux où m’expose ta fuite ;Vingt rois que j’ai bravés menacent mes états.Vois nos champs, vois ces murs hérissés de soldats ;Vois Iarbe à leur tête, échauffant le carnage,Le fer, la flamme en main, anéantir Carthage.Moi, femme, sans appui, comment parer ces coups ?Comment de tant de rois apaiser le courroux ?Où me cacher, où fuir, où trouver un asile ?J’en avois un, hélas, et j’y vivois tranquille ;C’est pour t’avoir aimé qu’il ne m’en reste plus,Et peu de jours heureux m’ont été bien vendus…

Irai-je avec mon peuple, et loin de cette terre,Mendier dans Sidon du secours à mon frère ?C’est sa fureur, c’est lui, qui, de son or jaloux,Enfonça le poignard au sein de mon époux.Irai-je à ces tyrans armés contre ma vieOffrir, pour les calmer, une main avilie,Moi, qui les ai tous vus, amants humiliés,Déposer, mais en vain, leurs sceptres à mes pieds ?Rois, animez plutôt vos soldats au carnage ;Palais, embrasez-vous ; tombez, murs de Carthage !Et toi, perfide, et toi, plus barbare qu’eux tous,Viens de ta propre main me livrer à leurs coups :La recevant de toi, la mort me sera chère :Tu m’entendras encore, à mon heure dernière,Former des vœux pour toi, te dire : « Cher amant,« J’ai vécu pour t’aimer, et je meurs en t’aimant. »

Eh bien, que tardes-tu ? couvre-moi, nuit profonde !Mon amant est le nœud qui m’attachoit au monde ;L’innocence, l’honneur, me le faisoient chérir ;Je les ai tous perdus… je n’ai plus qu’à mourir.Quel prix pour mes bienfaits ! quel prix pour ma tendresse !Mourir ! ah ! c’est donc là le sort qu’à ta maîtresseRéservoit… Mais que sens-je ? et quel trouble-en mon sang ?Dieux ! le fruit de mes feux vient d’agiter mon flanc !Eh bien, je m’y résous, vivons pour être mère.Cher amant, voudras-tu lui refuser un père ?C’est ton sang, c’est ton fils, son sort doit t’attendrir ;Avant de voir le jour le feras-tu périr ?Quand même je pourrois, après ta perfidie,Traîner en sa faveur le fardeau de ma vie,Mes troubles, mes soucis, l’horreur de mon destin,Sans doute lui feront un tombeau de mon sein.Ah ! s’il voyoit le jour ; si, portrait de son père,Il folâtroit déjà sous les yeux de sa mère,La vie auroit encor pour moi quelques douceurs :D’une main caressante il essuieroit mes pleurs ;Je t’aimerois en lui, je t’y verrois sans cesse :« Voilà ses traits, ses yeux, sa fierté, sa noblesse, »Dirois-je avec transport ; « c’est lui, c’est mon amant,« C’est Énée ; il avoit cet air tendre et charmant,« Cette aimable candeur brilloit sur son visage,« Quand, victime des flots, il parut dans Carthage. »

Mais puisque enfin le ciel, propice à tes souhaits,Au lieu de les punir, protège tes forfaits ;Puisque, pour t’arrêter, pitié, reconnoissance,Amour, nature, honneur, tout paroît sans puissance ;Je ne te retiens plus : ingrat, fuis loin de moi.Vénus n’a pu produire un monstre tel que toi ;Horrible nourrisson des tigres d’Hircanie,Ta bouche avec leur lait suça leur barbarie,Et les mers en fureur, te roulant dans leurs flots,T’ont vomi sur ces bords pour m’accabler de maux,Monstre, tu sus trop bien remplir ta destinée.Je suis du monde entier la plus infortunée.Je brûle, je languis, je condamne mes feux ;Pour détacher mon cœur de ses indignes nœuds,Malheureuse ! il n’est rien que ma raison n’emploie :L’amour semble encor plus s’attacher à sa proie.

Eh bien ! puisque le ciel rend vains tous mes efforts,Suivons aveuglément le cours de mes transports.Que m’importe qu’un monde où régne l’injustice,Au gré des préjugés m’élève ou m’avilisse ?Non, n’écoutons plus rien que la voix de mon cœur.Ma gloire, mon désir, mon devoir, mon bonheur,Est de suivre l’époux à qui je suis liée :Quelle autre à ses revers doit être associée ?Cher amant, vois sur moi jusqu’où va ton pouvoir…Fuis, mais dans tes vaisseaux daigne me recevoir ;Conduis-moi, si tu veux, aux plus lointains rivages,Je te suivrai par-tout ; écueils, frimas, orages,Je n’examine rien : rien peut-il m effrayer ?Je suis prête à tout fuir, à tout sacrifier :Ces murs que j’ai bâtis, mes sujets, ma couronne,Le monde, s’il falloit, pour toi je l’abandonne.Eh ! qu’importe où je vive, en vivant près de toi ?Puis-je rien regretter si ton cœur est à moi ?L’amour saura de fleurs parsemer ma carrière,L’amour donne la vie à la nature entière.

O toi, qui dans mon sein mis toutes ses fureurs,Énée, as-tu jamais bien senti ses douceurs ;Ces élans enflammés vers l’objet que l’on aime,Ce trouble, ces transports, cet oubli de soi-même,Ces extases où l’ame, à force de sentir,Au sein des voluptés semble s’anéantir,Cette douce langueur qui suit toujours l’ivresse,Rend aux désirs leurs feux, au cœur plus de tendresse ?…Ah ! dans tes bras jadis j’ai goûté ces plaisirs !Consumée à présent de stériles désirs,Abandonnée, en proie aux plus vives alarmes,Je vais brûler, languir, et sécher dans les larmes ;Voilà, perfide, encor les moindres de mes maux :Un mot de toi peut seul me rendre le repos ;Mais si mes pleurs sont vains, si mon offre est frivole,Si tu veux fuir sans moi, c’en est fait, je m’immole.Quand tu sors de mes bras pour n’y jamais rentrer,Quand de moi pour jamais tu vas te séparer,Quand je perds tout en toi, qui m’attache à la vie ?Non, ce n’est point le fruit de ma flamme trahie ;Nos nœuds rompus, qu’est-il ? un témoin odieux,Dont le front offrira ma honte à tous les yeux.Hélas ! toutes les fois qu’il me diroit sa mère,Il me faudroit rougir, et maudire son père !Et lui, lui-même un jour, partageant mon destin,Souhaiteroit cent fois d’être mort dans mon sein.« Quel don, me diroit-il, pleurant son infamie,« Quel don m’avez-vous fait en me donnant la vie ?« Mon cœur est innocent, j’ai des rois pour aïeux,« Et le plus vil mortel me fait baisser les yeux.« Reprenez, reprenez ce présent détestable ;« Il est dur de rougir quand on n’est point coupable. »Quel reproche ! ô mon fils !… Eh bien ! meurs dans mon flanc.Barbare ! vois mon bras, armé d’un fer sanglant,Se plonger dans mon sein, et, bravant la nature,Y chercher cet enfant, fruit de ton feu parjure ;Vois ses membres naissants, déchirés en lambeaux,Vois son sang, vois le mien couler à longs ruisseauxDe mes flancs entr’ouverts et fumants de carnage,Mon désespoir, ma mort, et connois ton ouvrage…Ce projet est terrible, il fait frémir d’horreur…Cher amant, cher époux, laisse attendrir ton cœur :Rendez-le, dieux puissants, sensible à ma prière,Ou faites à Didon oublier quelle est mère…Mon bras peut s’arrêter au seul nom de mon fils.La nature… Qu’entends-je ? ah, dieux !… ce sont ses cris !« Que vas-tu faire ? arrête !… O mère impitoyable,« Entends gémir ton fils… Il meurt… est-il coupable ? »Et moi, le suis-je, ingrat ? Oui, d’avoir pu t’aimer,Mais non de fuir un monde où tout doit malarmer ;Où, le sceptre à la main, sur le trône élevée,A la honte, au mépris je me vois réservée.Ah ! contraint de choisir l’infamie ou la mort,Qui peut craindre un instant de terminer son sort ?Devant tout l’univers à rougir condamnée,Je n’ai déjà que trop souffert ma destinée.Mourons… Si le trépas ne nous rend point l’honneur,Ah ! de rougir au moins il épargne l’horreur.Si je commets un crime, ô dieux ! votre colèreDoit tomber sur celui qui le rend nécessaire.Tremble, ingrat ! c’est toi seul que puniront les dieux,Et je vole en mourant taccuser devant eux.Cher Énée, ah ! plutôt permets-moi de te suivre.Mais tout est décidé ; pars, je cesse de vivre.Que ne puis-je à l’instant m’offrir à tes regards,Pâle, défigurée, et les cheveux épars !Viens me voir, viens, cruel !… mon teint na plus de charmes.En proie au désespoir, les yeux noyés de larmes,Je tiens, en décrivant, ma plume d’une main,Et de l’autre un poignard prêt à percer mon sein.Détermine mon sort ; parle, qu’on me l’annonce :Didon, pour se frapper, n’attend que ta réponse.

386 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources