Œuvres complètes, 1778· Poesies diverses
Le nouvel Epicure
Buvons, Doris, profitons de ce jour,Prêt à nous fuir, prêt à renaître ;Consacrons nos moments aux plaisirs, à l’amour,Et nous informons peu si la mort va paraître.
Si, par malheur, tu ne pouvois pour moiBrûler d’une amoureuse flamme,De ce jus pétillant la chaleur, malgré toi,Fondra les glaces de ton ame.
Verse, redouble, allons !… Ce n’est aux rois,Ce n’est aux grands, beauté chérie,C’est à toi seule que je bois,A toi qui fais le bonheur de ma vie.
Quoi ! tu crains d’approcher ce verreDe tes lèvres, siège des ris !…Savoure ce nectar plus clair que le rubis…Courage !… il eût tenté la reine de Cythère.
Mais de quels feux nouveaux ont pétillé tes yeux !Ton sein et s’élève et s’abaisse…Il semble à mes regards que ton être renaisse.Est-ce toi ?… C’est Hébé… près du maître des dieux.
L’amour est sur son teint, la soif est sur sa bouche.Je puis, sans qu’elle s’effarouche,Lui dire : Aimons, buvons, prolongeons nos printemps.Ceux-là craignent la mort, qui n’ont point dans l’ivresseAppris à dédaigner ses arrêts menaçants :Trembler pour l’avenir, y réfléchir sans cesse,C’est mourir à tous les instants ;Mais nous, dans les plaisirs plongeant notre jeunesse,De Bacchus, de l’Amour suivant les douces lois,Nous jouirons sans cesse,Et nous ne mourrons qu’une fois.
Nos jours seront semblablesAux ruisseaux enchanteursQui, promenant leurs flots sur des tapis de fleurs,Vont insensiblement se perdre dans les sables.
Buvons, etc.
35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources