Œuvres complètes, 1778· Poesies diverses
Quarts-d’heure de misanthropie
Fiers souverains des bois, souffrez qu’en vos repaires,Délaissé par les miens, des mortels rebuté,Je vienne parmi vous chercher l’humanité :Vous êtes moins que l’homme et durs et sanguinaires.
Le sanglier qui voit, frappé d’un coup mortel,Succomber son semblable,Soudain pour le venger vole au chasseur cruel,Et brave, en l’attaquant, son tonnerre effroyable.
L’homicide lion qui, tombant de langueur.Ne peut chercher sa nourriture,Voit un autre lion qui, plaignant son malheur,Vient avec lui partager sa pâture.
Sombres cités du peuple dévorant,Forêts, avez-vous vu le loup, brûlant d’envie,Arracher au loup expirantLa brebis qu’il avoit ravie ?
Non : l’homme seul, jaloux, insensible, inhumain,Abhorre, ne plaint point, déchire son semblable.De l’homme avec regret l’homme apaise la faim ;Qui semble malheureux, à nos yeux est coupable ;Tous les cœurs sont d’airain ; le grand est orgueilleux,Le riche avare, et le pauvre envieux.L’univers est un temple où l’on voit l’injusticeSe targuer sur l’autel, un sceptre dans la main.La modeste vertu, victime du dédain,Y marche l’œil baissé devant l’éclat du vice ;Et les pâles talents, gênés dans leur essor,Tombent découragés et meurent d’indigence,Sous l’ombre d’un laurier qu’on leur dispute encor ;Tandis que, sous le dais, l’opulente ignorance,Loin de les soulager, insulte à leurs soupirs,Et, tranquille, s’endort au milieu des plaisirs.
Et je vivrois encor dans ce coupable monde !Non : autant mes destins y furent douloureux,Autant pour lui ma haine est brûlante et profonde.Tigres, daignez m’ouvrir vos séjours ténébreux ;Je veux vivre avec vous. Ce vaste et noir silence,Cette nuit dont l’horreur attriste au loin ces bois,Ces arbres déployés comme une tente immense,L’écho qui multiplie et prolonge ma voix,Ces rochers entassés et pendants sur une ondeQui tombe de leur cime, écume, et, vagabonde,Imite en se plaignant la voix du malheureux ;Oui, tous ces noirs objets pour moi n’ont rien d’affreux.
Quand tout devant mes yeux respire la tristesse,Je ne sais quel plaisir pénétre dans mon cœur ;Mais mon front s’éclaircit, je sens moins mon malheur,Je crois que la nature à mon sort s’intéresse :Être plaint, c’est beaucoup pour un infortuné !Et ce triste bonheur que l’homme lui dénie,En apparence au moins dans les bois m’est donné.Bois, cachez aux mortels mon importune vie.Hélas ! étois-je fait pour en être haï ?Ingrats, je vous aimois… vous m’avez tous trahi.J’aime à me retracer ma nouvelle carrière :Mon lit sera la feuille, un antre ma chaumière,L’herbe ma nourriture, et Fonde ma boisson,Mes plaisirs l’innocence, et mon bien la raison.Ainsi, par les sentiers de la misanthropie,Quand au bord du tombeau je serai parvenuAvec ces tristes mots j’exhalerai ma vie :« J’eusse aimé les humains s’ils aimoient la vertu. »
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources