Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité
Chant II. La Cloche de Tadoussac
J’errais seul, à minuit,‖ près de la pauvre église.À la lueur de mon‖ flambeau, je pouvais voirLes bords de l’estuaire‖ où dansait le flot noir,Et le petit clocher‖ que le temps solennise.
Quelle nuit ! Le Surouet‖ grondait dans les bouleaux,Geignait le long des murs‖ du temple séculaire,Et, fraternel,‖ entre les croix‖ du cimetière,Sur les tombes sans nom‖ égrenait des sanglots…
Ô fière nation‖ sur qui la terre pèse,Où sont tes dignes chefs‖ et tes guerriers sans peur ?Hélas ! devant ces croix,‖ le pèlerin songeurPeut se dire : — Ici gît‖ la race Montagnaise !
Elle est là tout entière :‖ en voici le cercueil !…C’était une alliée‖ à la France fidèle.Que les tendres bouleaux‖ pleurent en paix sur elle,Et que les sapins noirs‖ portent longtemps son deuil !
« Dongne ! dongne ! » entendit‖ mon oreille inquiète.Le salutaire airain‖ que rien ne troublait plusDans l’évocation‖ des saints jours révolus,Avait jeté ce cri‖ sonore à la tempête.
— Sans doute il se souvient,‖ le bronze abandonné ;Il dort, et son printemps‖ regretté se prolongeDans les vibrations‖ berceuses d’un beau songe,Et la chanson de sa‖ Jeunesse a résonné.
Après les temps troublés,‖ quand vient la paix amie,Les choses, comme nous,‖ ont leur rêve éternel,Pensais-je en écoutant‖ s’envoler vers le cielLe rêve harmonieux‖ de la cloche endormie.
Mais non ! sur son appui‖ rustique elle oscillait.Un invisible bras‖ réglait donc cette plainte ;Une douleur humaine‖ inspirait la voix sainte :Ce n’est pas en rêvant‖ que le bronze parlait.
Lors j’ai crié :‖ — Quel Montagnais‖ dans l’ombre pleureLe regret d’autrefois‖ au clocher des aïeux ?J’irai te voir sonner,‖ sonneur mystérieux,Et je saurai pourquoi‖ tu sonnes à cette heure !
J’hésitai sur le seuil‖ du monument sacréPar les rayons du ciel‖ et par ceux de l’histoire ;Mais la porte, en grinçant,‖ démasqua la nef noire.Démasqua la nef noire‖ en grinçant !… et j’entrai.
Vainement par trois fois‖ j’appelai. Rien ! Personne !Le silence gardait‖ les secrets du passé.Épris de l’invisible,‖ inquiet, j’avançaiDans la terreur muette‖ où l’inconnu frissonne.
Devant l’autel par la‖ veilleuse abandonné,Veille dans son cercueil‖ l’humble missionnaire ;Son ombre plaît au Christ‖ autant qu’une lumière !Sur ce grand souvenir‖ je me suis incliné.
Était-ce lui, l’apôtre‖ intrépide au cœur tendre,Qui, réveillant la cloche‖ au fond des vieux oublis,Venait renouveler‖ pour les ensevelis« Le plaisir nompareil‖ qu’ils prenoient à l’entendre » ?
Au charme évocateur‖ et magique des sons,Un peuple mort‖ s’est réveillé‖ dans ma pensée ;Mon cœur a pris le deuil‖ de sa gloire passée,Que par notre silence‖ ingrat nous offensons.
La cloche fit chanter‖ l’écho des murs antiques ;Et les chœurs endormis‖ depuis le temps jadis,Fervents ainsi qu’aux jours‖ des nobles fleurs de lys,Dans l’église déserte‖ ont redit leurs cantiques.
Je t’évoquais,‖ cloche des deuils‖ et des adieux.Et cloche des fiertés‖ joyeusement sonore,Saluant par ton chant‖ virginal dans l’aurore,Le chef Tacouérima‖ toujours victorieux !
Je t’entendais frémir‖ d’allégresse au baptême,Saluer le secret‖ profond de l’Ostensoir,Convier les croyants‖ à l’oraison du soir.Et sur les trépassés‖ gémir l’adieu suprême.
Je t’évoquais, sonnant‖ bien loin dans l’Autrefois,Pour le retour du brave‖ à la plage natale,Pour le pêcheur perdu‖ dans la brume automnale,Et qui revient au port,‖ appelé par ta voix.
Je revoyais aussi‖ les sveltes sauvagesses,Au frôlement‖ silencieux‖ de leurs souliersS’avancer vers l’autel‖ avec les fiers guerriers,En inclinant leur front‖ orné de noires tresses.
Je t’entendais encor,‖ dominant tout le bruitDe la bourgade en feu,‖ quand ton bronze tragique,Parmi les hurlements‖ de la folle panique,Jeta les sons affreux‖ du tocsin dans la nuit.
J’évoquais tes Noëls‖ perdus… Mais la rafaleS’engouffrant dans la nef,‖ éteignit mon flambeau.La nuit m’enveloppa‖ d’horreur près du tombeau,Et l’aile de la Mort‖ effleura mon front pâle.
« Dongne don ! dogne don !‖ » gémit l’airain plus basDans l’épouvantement‖ des profondes ténèbres.Un frisson glacial‖ parcourut mes vertèbres,Car j’avais reconnu‖ le rythme lent du glas.
Comment suis-je sorti‖ vivant de cette tombe ?Je ne sais quels esprits‖ m’ont entraîné dehors,Mais après tant de jours‖ écoulés depuis lors,Le tintement fatal‖ dans ma mémoire tombe !
Le souffle furibond‖ de l’ouragan s’accrut,La plainte résonna,‖ plus lugubre et plus longue :Dongue ! dongue-dongdon !‖ daïngne ! don ! dôgne-dongue !Puis l’ouragan fit trêve‖ et la cloche se tut.
L’âme de Nelligan‖ m’a prêté son géniePour clamer : Qui soupire‖ ici des désespoirs ?Cloche des âges morts‖ sonnant à timbres noirs,Dis-moi quelle douleur‖ vibre en ton harmonie !
Un affreux tourbillon‖ fit rugir la forêtEt les flots fracassés‖ sur la rive écumante ;Alors je crus entendre,‖ au sein de la tourmente,Une voix tristement‖ humaine qui criait :
— Je suis l’âme qui pleure‖ au pied de la montagne…Le roi du fleuve noir…‖ le vieillard du passé…Devant l’oubli fatal‖ mon fantôme est dressé,Et le suprême adieu‖ du destin m’accompagne !
Et j’ai dit : — Descends donc‖ à mon entendement !Ton verbe aérien‖ loin de mon cœur s’envole,Car je ne comprends pas‖ si profonde parole.Alors, tout près de moi,‖ j’entendis clairement :
— Je suis Tacouérima,‖ que le chagrin emporte,Sur les ailes du vent,‖ au pays montagnais ;Je viens du souvenir‖ où je veille à jamais,Et j’ai sonné le glas‖ de ma nation morte !
Versification
- Forme
- 29 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 29(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 29 quatrains
- Mots à la rime
- a église / solennise féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea bouleaux / sanglots masculine, classiqueb séculaire / cimetière féminine, classiquea pèse / Montagnaise féminine, classiqueb peur / songeur masculine, classiquea cercueil / deuil masculine, classiqueb fidèle / elle féminine, classiquea inquiète / tempête féminine, classiqueb plus / révolus masculine, classiquea abandonné / résonné masculine, classiqueb prolonge / songe féminine, classiquea amie / endormie féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquea oscillait / parlait masculine, classiqueb plainte / sainte féminine, classiquea pleure / heure féminine, classiqueb aïeux / mystérieux masculine, classiquea sacré / j’entrai / j’avançai masculine, classiqueb l’histoire / noire féminine, équivalentea Personne / frissonne féminine, classiqueb passé / abandonné / incliné masculine, classiqueb missionnaire / lumière féminine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb oublis / ensevelis masculine, classiquea sons / offensons masculine, classiqueb pensée / passée féminine, classiquea antiques / cantiques féminine, classiqueb jadis / lys masculine, classiquea adieux / victorieux masculine, classiqueb sonore / l’aurore féminine, classiquea baptême / suprême féminine, classiqueb l’Ostensoir / soir masculine, classiquea l’Autrefois / voix masculine, classiqueb natale / automnale féminine, classiquea sauvagesses / tresses féminine, classiqueb souliers / guerriers masculine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb tragique / panique féminine, classiquea rafale / pâle féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea bas / glas masculine, classiqueb ténèbres / vertèbres féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb dehors / lors masculine, classiquea s’accrut / tut masculine, classiqueb longue / dôgne-dongue féminine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb désespoirs / noirs masculine, classiquea forêt / criait masculine, classiqueb écumante / tourmente féminine, classiquea montagne / m’accompagne féminine, classiqueb passé / dressé masculine, classiquea entendement / clairement masculine, classiqueb s’envole / parole féminine, classiquea emporte / morte féminine, classiqueb montagnais / jamais masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources