Poèmes parisiens, 1897· Almanach
Carême-pénitence
Dans son lit bleu, d’un bleu si pâle,Tel un pastel d’azur éteint,Tandis qu’un rayon du matinMet des reflets sur le satin,La Belle-Madame s’étale,Seule et pure, en son lit bleu pâle.
Elle n’est point nue — oh ! que non ! —Et sa chemise de linonPossède col et longues manches.Ce vêtement l’ensevelitDu menton jusqu’aux pattes blanches.On pourrait découvrir le litSans découvrir ni seins ni hanches,Rien de ce corps où s’embellitLa grâce des neiges rosées.Elle a même les mains croisées.
Ainsi, seule, elle réfléchitAu dernier sermon du « bon père » :Il faut songer à Jésus-Christ.Oui, pas plus tard qu’hier, ma chère,Elle oublia le rendez-vousOù son amant se désespère.Et, même, elle évinça l’époux,Cet en-cas d’un soir solitaire,Et fit sa prière, à genoux,Sur le tapis de l’adultère.
Elle a rêvé d’anges joufflusN’ayant point de corps, mais des ailes,Du paradis pour les élus,De l’enfer pour les infidèles.Elle a pris un peu de café,Avec brioche, mais sans crème :Il faut bien jeûner en carême.Et, dans son cœur, très étofféPar un charnel capitonnage,La crainte de Dieu, seule, nage.Quant au reste ?… L’auto-da-fé.
Et, pleine d’ardeur, elle penseAu sacrement de pénitence,Car « Nipson anomèmataMê monan opsin ». Dans Byzance,A Sainte-Sophie, on sculptaCe précepte, en vers rétrograde,Autour d’un bénitier de jade,Et cela veut dire ceci :« Ne lave point seul ton visage,Mais lave tes péchés aussi ».
Et la Madame, grave et sage,A tant de choses à laver :Sa chair d’abord, et puis son âme,Qu’elle devient tout feu tout flamme,Et se décide à se lever.Bientôt, ses petons minusculesEt roses ont chaussé les mules.En chemise, elle va se voirPour relever sa chevelure,Et, se saluant au miroir,Récapituler sa figure.
Puis, une idée ! En un tiroirElle déniche un scapulaireDu couvent, bien vieux, en lambeau,Qu’elle mettra, femme exemplaire,Tout à l’heure, à même la peau…Satan peut se faire lenlaire.
Et puis, d’un geste rituel,Elle fait tomber sa chemise :Pour le lavage habituel,La chemise n’est pas de mise.Parfois, l’impudeur est permise,S’il faut se laver pour le ciel.
Dans son cabinet de toilette,Elle vaque aux ablutions,Et dans la psyché se reflèteSa chair, sous ces libationsQu’on doit à Vénus Aphrodite :Eau mousseuse et parfum normal.
A pied, et parfois à cheval,Il faut laver la chair maudite.Mais, tandis que son corps s’agite,La Belle-Madame méditeEt songe au confessionnal.Elle ira, le matin, sans doute…Non, vers cinq heures sera mieux.Ce fut le moment (que j’y goûte !)Des rendez-vous luxurieux.
Et, tout en poudrant sa peau nue,En mettant du rose et du clairSur le clair-rose de sa chair,Tandis que sa gorge menue,Ses hanches et son ventre fierEn l’Amour mettent confiance,Elle, sa houpette à la main,Et méprisant son corps humain,Prépare, avec âme et croyance.Son examen de conscience.Il lui semble ouïr une voix :« Dieu ! quels péchés ! Combien de fois ? »Et, pourtant, il faudra le dire…Combien ? oui ; mais Comment ? est pire.Et, pourtant, il faudra le dire…Elle les repasse en détail : «Oh ! tel soir, quel épouvantail !Ce fut vraiment toute la lyre !Et, pourtant, il faudra le dire. »
Et, debout devant sa psyché,Elle rougit de son péchéTant qu’elle peut, et puis elle ôteDe son chignon son peigne d’orEt s’exerce au ConfiteorEn disant trois fois : « C’est ma faute ».
Or, tandis que son grand souci,Porté vers la vie éternelle,Maudit l’existence charnelle,Tandis qu’elle s’exerce ainsiA renoncer à tout ceciQu’on appelle « Ça » dans les fièvres ;Malgré ses remords sérieux,Et ses élans mystérieuxVers les anges aux corps si mièvres,Un sourire luit dans ses yeux,Et, comme un témoin curieux,Sa langue passe sur ses lèvres.
122 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources