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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Almanach

Impression de cercle

Émile Goudeau· 112 vers

Dans le premier salon, un pianiste égrèneMélancoliquement une fugue sereine ;Le capitaine, assis, lit un vague journal ;Un congestionné digère en animal,Et soupire ; là-bas, le petit rastaquouèreEmprunte trois louis au duc de la Flouère.Et, soudain, entr’ouvrant les portes, solennel,Un valet de carreau clame : « Messieurs, l’appel ! »L’appel ! oh ! le pstt-pstt de la dame de pique,La voix de Charlemagne auquel David réplique !Et tous, d’un même bond, vers la salle de jeu,Sur les tapis muets vont à la queue-leu-leu.Le pianiste, seul, narguant les Huit perfides,Devant quatre journaux et trente fauteuils vides,Jette du Beethoven sur le clavier vibrant.

(Dans la salle de jeu.)

Le croupier Charle, ancien garçon de restaurant,Devenu sérieux et fier, grâce au pourboire,Promenant sa palette à forme d’écumoire,L’œil sec, le zygoma morose, le nez froid,Cravaté haut, portant un rubis à son doigt,Pousse l’enchère avec une voix provocante :« Banque à vingt-cinq louis, messieurs, trente, cinquante,Cent ! Nous sommes à cent pour monsieur de Ponto…Banque ouverte ! Adjugée à monsieur Méphisto…Faites l’appel, Joseph. » — Et Joseph, en culotteVert-pomme et bas de soie, exécute, — ô cagnotte ! —L’appel des condamnés : « Le comte Saint-Bernard ? —Présent. — Le petit Zed ? — Présent. — Monsieur Renard,Au trois ; monsieur Machin, quatre ; le capitaine,Au cinq ; au neuf ; au douze. » — Et, de façon hautaine,Le croupier fait rouler en arc, sur le tapis,Les cartes contenant le tant-mieux ou tant-pis.

Le banquier Méphisto s’assied, plein de pensées.Les cartes passent. — Vu. — Les cartes sont passées.Dans l’opaque lointain, le piano gémitUne sonate sourde où le maëstro mitLa passion confuse et brûlante de flammeQue les nerfs secoués transportent jusqu’à l’âme :La fermentation des rêves superflus !Ici, les jeux sont faits : « Messieurs, rien ne va plus, »Dit le croupier. Et, lent, Méphisto — banque ouverte —Lance sur le tapis, vert d’espérance verte,Cartes à droite, à gauche, à lui ; puis, grave et fort,Il abat Neuf, et Neuf indéfiniment : l’Or,Les billets, les jetons et les plaques de nacre,Régiments balayés par la main du massacre,En massifs triomphaux s’entassent devant lui.O lutte ! contemplant un tel butin enfui,Les pontes enragés marchent contre la Veine.— La main à Saint-Bernard ! La main au capitaine !…L’un emprunte au croupier, l’autre emprunte au garçon.Pour voir, le pianiste a laissé sa chanson.Les billets les plus chers sortent de leurs cachettes ;Raclent l’argent les doigts pareils à des fourchettes ;Des regards soupçonneux auscultent Méphisto…Lui, comme s’il jouait en province, au loto,Froidement abat Neuf sur les pontes qui geignent.Malheur ! malheur ! malheur ! les plus chics se dépeignent ;A gratter le tapis moussu comme un cercueil,Leurs ongles dépolis se revêtent de deuil.Oh ! Méphisto sorcier, est-ce donc que tu triches,Pour démolir ainsi les merveilleux fétiches :Sous percés, bois de cerf et corde de pendu ?Plainte vaine ! le sort leur dit : « Tout est perdu ».

Ah ! vous pouvez ponter, pardieu, mon capitaine,Vous n’augmenterez pas la pension certaineQue vous fait le gouvernement ; mais le Soleil,Se levant tout à coup dans un brouillard vermeil,Vous verra, vieux guerrier, subir cette tortureD’emprunter les fameux cent sous de la voitureA Joseph bas-de-soie et culotte-satin.Et l’Astre rougira pour vous dans le matin.

Les balayeurs, fauchant de leurs balais l’asphalte,Silencieux et lourds, tout à coup feront haltePour regarder de loin passer les décavés,Flageolant dans le froid de l’aurore, crevés,Remâchant l’ironie amère des cagnottesOù leur sueur d’argent se condense en banknotes ;Tandis que, tout là-bas, le railleur Méphisto,Pour cacher un rictus, relève son manteau.

Bast ! qu’importe ? le doux pianiste homériqueCourt rêver dans son lit au Théâtre-LyriqueOù l’on jouera sans doute — en Belgique, tu sais ! —L’étonnant opéra qu’il n’écrira jamais.

(Au dehors.)

Les vaincus de la vie aux longues faces pâlesMarchent, ratatinés, sous les lourdes rafales,Toute la nuit, sur les bitumes et trottoirs,Perdus, maigres, maudits, ténébreusement noirs.C’est la procession des fantômes du Dante,Saccadée, — allegro parfois, parfois andante, —Selon que le sommeil ou la fièvre les prend :Les pavés sont si durs ! et Paris est si grand !Où vont-ils ? nul ne sait : ils errent noctambules,Jusqu’au lointain moment des premiers crépuscules.Les uns sont des zingueurs sans ouvrage, chassésDe leur hôtel garni ; d’autres, des cœurs blessésFuyant le lit vidé de l’ancienne délice ;D’autres sont des traqueurs hantés de la police ;D’autres, filles de joie ayant perdu l’espoirDe trouver un suiveur qui les loge ce soir :La fille de plaisir emportant sur sa lèvre,Rapide lentement, un souvenir de fièvre,La fille-mère allant vers les bouches d’égouts ;Un ivrogne chercheur d’asile, des jaloux,Des balayeurs portant le balai sur l’épaule,Des repris de justice en rupture de geôle…Noir monde ! Se traînant sur leurs maigres talons,Ils regardent parfois, d’en-bas, tous ces salons,Aux fenêtres luisant de lumière, où l’on joue,Et se sentent frémir de haine dans la boue !

Ces coupés attendant à la porte d’honneur…Dieu de Dieu ! C’est là-haut la joie et le bonheur !…

112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources