Poèmes parisiens, 1897· Almanach
Noctambulisme
I
Très fatigué, le poêteQuitta la fête.L’opéra du Carnaval,Le grand bal,Et sa maigre silhouetteComme un feu folletS’avançait dans la nuit brune,Avec un refletDu clair de la lune.
II
Par la nuit mélancolique,Peu bucolique,Il emportait dans ses yeux,Soucieux,Le souvenir diaboliqueDes quadrilles fous,Et cette valse importuneD’un rythme si doux…Au clair de la lune.
III
Tout à coup dans le ciel sombreIl vit une ombre,Qui monta d’un pas subitAu zénith.Puis il en vit un grand nombre,En procession,Qui s’élevait sans aucuneConversation,Au clair de la lune.
IV
Il aperçut ColombineFaisant la mineA son amant, le pasquinArlequin,Et puis, traînant sa débine,Un Pierrot chicard,Avec sa Pierrette bruneFaisant un écart,Au clair de la lune.
V
Madame PolichinelleEn péronnelle,Montrant ses bosses qui sontDeux de front ;Et, dans une ritournelle,Quatre gros messieurs,Pour faire un trou de fortune,Sautant jusqu’aux cieux,Au clair de la lune.
VI
Des pompiers, des fous, des pitres,Et des bélîtres,Viennent du monde d’en basPar gros tas ;Et, plus ivres que des litres,Des mahométans,Chacun avec sa chacuneDansant tout le temps,Au clair de la lune.
VII
Et puis des violonistes,Et des cornistes,Suivis d’un trombone d’orSoufflant fort ;Mais tous ces mornes artistesMontant dans la nuit,Ne faisaient musique aucune…Pas le moindre bruit,Au clair de la lune.
VIII
Ainsi qu’une immense houle,Dantesque foule,Des masques et des valseursTrès noceurs,Vers le gros astre qui rouleDans le fond de l’air,S’en vont fouettés par uneVolonté d’enfer,Au clair de la lune.
IX
O lugubres accoladesDe gens malades !Vertige immense de fous,Pauvres loups !Vers l’astre, les promenadesMontent pour finir ;Et des valseuses pas uneNe doit revenir,Au clair de la lune.
X
La morte Lune bégueule,Ouvrant sa gueule,Prend les couples hasardeuxDeux par deux ;Elle voudrait être seuleAux firmaments sourds,Mais sans la moindre lacune,Il en vient toujours,Au clair de la lune.
XI
On dirait une comèteA pâle tête,Ayant pour queue un fouillisDe chienlits…Las ! un nuage s’arrêteJuste au beau milieu…Mais une aurore opportuneFait le jour, au lieuDu clair de la lune.
Envoi
Prince Habit noir, mon cher complice, si tu veux,Je décrirai l’orgie et le mal aux cheveux,Pour en donner l’horreur aux noctambules jeunes,Les ramener vers les carêmes et les jeûnes,De sorte qu’évitant, ô Lune ! tes accès,Ils puissent même en vers parler clair et français.
105 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources