Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· La vie factice

Ce que chante la houille

Émile Goudeau· 76 vers

Voici, par un jour de grésilQue novembre teignait de rouille,Ce que, vivante sur son gril,Me chanta tristement la Houille :

— « Je suis la terrible Forêt,La noire Silva souterraine,Qu’un inexorable décretSous le sol ténébreux enchaîne.

« Je suis le Bois, enseveliDans l’argile ou la roche dure,Tordant au tréfonds de l’oubliMes mornes rameaux sans verdure.

« J’ai pleuré souvent mes oiseaux,Et je pleure encor mes nuages !Je voudrais voir quelques roseauxParmi mes obscurs paysages !

« Je possédais aussi des fleursAvant le déluge, et des mousses ;La pluie avivait mes pâleurs,Et le soleil mes teintes rousses.

« Or, des désastres surhumainsMe précipitèrent au gouffre,Et, comme fleurs sur mes chemins,Je n’ai plus que des fleurs de soufre.

« Qu’est devenu le Midi fou ?…C’est l’éternel Minuit qui sonne !L’haleine atroce du grisouRemplace la brise d’automne.

« L’Ennui fantastique et géantBerce une atmosphère énervante :C’est, dans l’empire du Néant,Le domaine de l’Épouvante.

« Mais, comme j’ai bu du soleilAu temps de mes primes années,Comme je garde en mon sommeilD’antiques lumières fanées,

« Vous venez, durs conquistadors,Ravir la flamme de ma veine :Les pins défunts, les cèdres morts,Et le noir cadavre du chêne.

« Se sevrant de lumière et d’airPour boire mes lourdes ténèbres,Des esclaves dans mon enferDescendent, bûcherons funèbres.

« Moi, je les garde sur mon flancDans mes larges bras de momie.Je hume et digère le sangDe cette humanité blêmie.

« Parfois, un soir, — c’est soir toujoursDans mes clairières, ces noirières, —Le grisou souffle au carrefour,Et les couche sur mes ornières.

« Parfois, pauvres êtres pâlisSous mes baisers d’amour sans terme,Je m’ouvre… et les ensevelisDans mon ventre qui se referme.

« Je moissonne mes moissonneurs,Os et nerfs, tête, et cœur, et foie !C’est donc bien le sang des mineursQui fait que ton âtre rougeoie.

« Ta cheminée est un cercueilOù se tord quelque humaine gangue,Et chaque étincelle est un œil,Et toute flamme est une langue.

« Et, triturée en mes caveaux,C’est cette humaine chair glacéeQui chasse l’hiver des cerveauxEt vient réchauffer ta pensée… »

Ainsi, par un jour de grésilQue novembre teignait de rouille,Chanta, vivante sur son gril,La Foret fossile, la Houille.

Et je songeais aux gnomes noirsQui descendent loin des solstices,Afin que Paris, tous les soirs,Danse sous des soleils factices.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources