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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· La vie factice

Les fous

Émile Goudeau· 120 vers

Le Vertige noir les inviteA gambiller sur le chemin :Les fous vont vite, vite, vite !Sait-on qui sera fou demain ?

Vers le socle où gît la Fortune,Vache d’or qui n’a plus de lait,Vers le portique où se complaîtLa Gloire, fille de la Lune.Vers les Honneurs et vers les Croix,On ouït une douce voixHélant les passants à la brune :C’est Paris, la Cité-Catin,Faisant de son corps un butin,Qui, dans une pose câline,Dit tout bas : « Joli brun, beau blond,As-tu des reins, fier étalon ?Arrive, je suis Messaline ! »Ils viennent tous, les inventeurs,Les poètes, les politiques,Les élus des mathématiques,Les pianistes, les sculpteurs ;Et la Reine des CapitalesSur tant de forces génitalesAllonge ses flancs tentateurs.Ce sont d’affreuses aventuresMettant les nerfs sous pressionA faire craquer les jointures ;Et l’orgueil, et la passion,Et le souci des grandes œuvres,Et les lèvres des filles-pieuvres,La soif ardente du nouveau,Et la malveillance des sphingesFont sauter les triples méningesDans la chaudière du cerveau.

Pan ! fêlure ! Pan-pan ! lacune !Et ceux qui cherchaient à tâtonsLa gloire, l’amour, la fortune,Sous le rire blanc de la LuneVont peupler les noirs Charentons ;Jusqu’à ce que, compatissante,La Mort, qui seule ne ment pas,Ait pitié de leur âme absente,Et les reçoive dans ses draps,Tandis qu’un nouveau fol hériteDe celui qui passe la main…

Les fous vont vite, vite, vite !…Sait-on qui sera fou demain ?

Qui songe comment BaudelaireSentit sur son front entêtéLe vent de l’imbécillitéPasser en souffle de colère ?Qui se souvient de Du Boÿs ?Et de la Belle au teint de lysPâle comme une aurore claire ?…A-t-on vu, las de s’ennuyer,Pétrus Lycanthrope aboyer ?Et Gérard de Nerval, farouche,Suspendu comme un écriteau— Dernier songe, et dernier tréteau —A l’huis d’une taverne louche ?Mais naguère ce fut Cœdès,Qui peuplait de sa fantaisieL’épinette la plus moisie ;Et ce fut aussi Gil-Pérès,Qui savait, comme un aspergès,Jeter le rire à la voléeSur la foule bariolée ;Et ce fut Guyot-Montpayroux,Mauvais légat et bon fumiste,Ernest Dubreuil, le librettiste,Et tant d’autres si joyeux !… Fous !

Soudain leur crâne s’échevèle,Étalant à nu leur cervelleOù la Démence ouvre des trous…

Et ce fut André Gill, dont l’âmeSemblait chanter l’épithalameDe la joie et du grand soleil,Et qui, pour goûter quelque rêve,S’étant endormi sur la grève,Trouva la Folie au réveil…Et, toujours, d’autres encor, d’autres !Certains, vifs mieux que des pinsons,Plusieurs, lents comme des apôtres :De cent mille et une façonsLa Manie a des hameçonsPour tous les genres de poissons.A peine leur fait-elle un signe,Ils dansent au bout de la ligne :Ici drames, et là chansons.C’est un inventeur de génie,Gaulard, que son pays renie,Et qui se proclame un jour dieu.C’est Sapeck, le railleur fantasque,Dont la gaîté ne fut qu’un masqueQui se décolla peu à peu…Hier, Maupassant !…Le Sort moroseDont la liste n’est jamais close,N’a pas roulé le parchemin,Sur lequel écrit la Névrose…Sait-on qui sera fou demain ?

Tel qui rit, et chante à la vie,Et, d’une lèvre inassouvie,Boit l’avenir comme un vin pur ;Tel qui, sur sa pipe allumée,Voit voltiger dans la fuméeLes espoirs nuancés d’azur ;Tel qui, sous un rayon de lune,Suit la danse de la fortune,Va, tout à l’heure, mort-vivant,Sentir, par une âpre veillée,Que sa cervelle éparpilléeSe fond à jamais dans le vent…

Le Vertige noir les inviteA gambiller sur le chemin :Les fous vont vite, vite, vite !Sait-on qui sera fou demain ?Astre mort, ô Lune damnée !…Suivons, suivons la destinée !Sait-on qui sera fou demain ?

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources