Poèmes parisiens, 1897· Poèmes ironiques
Les polonais
FRAGMENT D’UN POÈME ÉPIQUE Post-face à la Légende des Siècles.
I
En ce temps-là, le duc Jean Soulografieski,Prince des Polonais et Ruthènes, à quiSa soif de Danaïde avait donné la gloire,Descendit longuement de son trône, et, sans boire,Dit aux ivrognes vieux qui formaient son conseil : «L’heure est enfin sonnée au cadran du soleil, «L’heure où sur les Gaulois, ces buveurs à vergogne, «Devra prédominer l’étendard de Pologne,« L’étendard rouge et jaune et blanc, drapeau divin «Dont la forme est bouteille et dont le fond est vin ! »Et les vieux, inclinant leurs chevelures pâles,Dirent : C’est bien ! — Pendant ce temps, comme des râles,Et des plaintes de mort, montaient du fond des coursDes roulements inextinguibles de tambours.
II
L’armée était rangée au loin sous les bannières :On avait réuni des nations entières,Et tous les cultes — sauf le culte musulman —Avaient pris rendez-vous au lieu du ralliement.Une sainte fumée, un nuage d’ivresse,D’alcool et de tabac, tournait avec paresseAu-dessus des guerriers ivres, sous les pennons,Près des fûts-obusiers et des tonneaux-canons.Or, Soulografieski, le rude gentilhomme,Ayant tari d’un coup de langue un vidrecomeQui lui venait du vieux Noé, vigneron-roi,Descendit vers la plaine au dos d’un palefroiCélèbre entre tous les palefrois de SlaviePour son ardeur étrange à boire l’eau-de-vie.Quand le duc arriva, les mirlitons et corsSonnèrent, éveillant les guerriers ivres-morts.Mais lui, se redressant sur ses étriers doubles,Cria : « Salut à vous, lansquenets aux yeux troubles, «Templiers et sonneurs, soudards mal dégrisés, «Héroïques pochards aux ventres arrosés« Par tout ce que la terre a produit de liquides,« Salut ! J’ai réuni vos bataillons avides,« Étincelants de tous les rubis de vos nez,« Pour guider votre rage aux combats forcenés ! »A cet appel, poussé d’une voix de rogomme,Les ivrognes, soudain debout comme un seul homme,Répondirent : « Salut, ô grand chef ! parle et bois ! »Le duc, avec trois punchs s’étant remis en voix,Dit : « Le peuple des Francs, que l’Alcool, Dieu du Boire,« Avait comblé de sa faveur la plus notoire,« Lui livrant tout le vin avec tout le cognac,« Et l’absinthe, et le doux trois-six, et le tabac !« Ce peuple a renié le seul dieu qui lui reste :« On fait une loi sur l’ivresse manifeste !« On l’applique ! ! — Ces preux, devenus buveurs d’eau,« Vont apaiser la soif de leur pharynx badaud« Aux mièvres monuments de Sir Richard Wallace… »A ce nom, leur clameur sauvage emplit l’espace —— « Silence ! » fit l’huissier ducal en titubant.— « Il faut, reprit le duc, mettre ce peuple au ban ! «Soulever contre lui tous les pays vignobles,« Il faut que, pour punir tels appétits ignobles, «Les pays du houblon envoient mille pochards «Grossir vos bataillons autour des étendards !« Puisqu’il existe un Dieu pour les ivrognes,Reîtres,« Hussards, puant le vin du cimier jusqu’aux guêtres, «Paladins, Lansquenets et Cavaliers hongrois,« Respectons le désir de Bacchus, roi des rois ! »
Là, les guerriers, frappant leurs cuirasses vermeilles,Firent un cliquetis féroce de bouteilles ;Et, tous, ainsi qu’un bois que l’ouragan émeut,S’inclinèrent, criant : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! ! ! »
III
Ils marchèrent pendant trente-quatre semaines,Par les vallons, par les coteaux et par les plaines,Râlant des chants d’ivresse, et traversant les bourgsEn tapant sur la peau d’âne de leurs tambours !Les renforts arrivaient tout le long de la route,Et l’on ne s’arrêtait que pour boire la goutte ;Quand les gourdes étaient pleines, on les vidait ;Et l’on coupait la tête à quiconque rendait.Champagne, puis Bourgogne et Gascogne s’unirentAux Normands, ces buveurs de cidre, et se soumirent.Rien ne résistait plus que Paris, où les pursBuveurs d’eau les voyaient venir du haut des murs.
IV
Les pâles buveurs d’eau, les reins ceints d’une corde,Étaient debout sur la place de la Concorde,Ayant, pour les guider aux suprêmes combats,Carêmus, empereur des mauvais estomacs,Le prince de la Dhuys et le duc de la Vanne,Oxyde d’Hydrogène avec sa Dame-Jeanne,Don Benito de Lourde, et plus loin — ô stupeur ! —Le maréchal Pompier et sa pompe à vapeur.Or la terreur muette, aquatique, et servile,Tenait sous ses genoux de cristal la Grand’Ville !Et l’on n’y vivait plus, car on n’y buvait plus…Les mutins les plus fiers et les plus résolusÉtaient domptés ! et l’Eau, cette artiste en naufrages,Avait rincé les cœurs et noyé les courages.
L’Anglais s’étant rendu, Voisin capitula,Et d’un crêpe vert-d’eau le Riche se voila.Les moujicks d’omnibus et les moujicks de fiacres,Gosiers habitués aux liqueurs les plus âcres,Maintenant l’œil atone, et le nez presque éteint,Allaient tuer le ver aux gobelets d’étainDe Wallace ! O canons transformés en seringues !Et fades, ils songeaient aux défunts mannezingues !O vin blanc du matin ! trois-six et bock du soir ! !L’Eau maudite régnait sur Paris, Éteignoir !
V
Or, Soulografieski, là-bas, rangeait ses troupes.Ce n’était qu’un fouillis d’ivrognes et de coupesQue la marche forcée et titubante, hélas !Faisait choir en désordre. On se remit au pas. —A droite était Bacchus, prince des Vignes-Fières ;A gauche, Gambrinus, qui gouverne les Bières ;Au centre, ce cadet de Gascogne, Cognac,Devant qui les géants eux-mêmes ont le trac.Le gros major Bitter était à l’avant-gardeAuprès de l’intendant supérieur Moutarde.Le petit colonel Vermouth serrait le freinA son grand cheval jaune arrivé de Turin :Il commandait le régiment d’Absinthe-Suisse,En éclaireur, ayant sa trompe sur la cuisse,Suivi de Radis-Beurre et du vaillant Anchois.Oh ! l’armée homérique ! oh ! les princes ! les rois !Les noms des Crus, les noms de la Distillerie !Le duc d’Aÿ-Mousseux tenait l’Artillerie ;Parmi les fantassins : Sauterne, ce lion,Graves, avec Chablis et Saint-Émilion,Châteaux-Margaux ! Pomard, le rationicide,Yquem près de Vougeot, et l’Argenteuil, timide,Mêlant sa veste bleue aux rouges JusteaucorpsDes massifs Roussillons et des puissants Cahors ;Johannisberg le reître, et Tokay le burgrave,Et Lacryma-Christi bouillant comme une lave ;Puis, fièrement coiffé d’un large sombrero,Madère-y-Muscatel-y-Xérès-y-Porto !— Rien que pour l’aile droite, ô Gloire ! — Pour l’autre aile,Le duc Rock, avec Stout, Faro, Porter, Pale-Ale !L’amiral Half-and-Half, neveu de ce dernier,Sir Scotch-Ale, Houblon, porté dans un panierPar Orge et Buis ; ailleurs Prechtel, la vieille croûte,Et le feld-maréchal Von der Sauciss-Choucroute,Avec Pipe-Kummer près de Royal-Tabac.— Vers le centre, et suivant ton panache, ô Cognac !Un flot de combattants aux couleurs alarmantes :Mêlé-Cassis, Trois-Six, Armagnac, les deux Menthes !Raspail, ce convaincu ! Kakao, ce shoking !Kummel le nihiliste, et Kuraçao-Focking ;Et vos trois bataillons, Chartreuses-Amazones :Les vertes au milieu des blanches et des jaunes.Parmi ce flot de durs et roides combattants,J’en passe des plus fiers et des plus éructants.Qu’importe ! On fit sommer la Ville de se rendre.Carêmus répondit simplement : « Viens la prendre ! »
VI
La prendre ! — Les pochards s’élancèrent. — L’assautTerrible commença. Mais le gardien du seau,Le maréchal Pompier, les noya d’une ondée :Les pompes à vapeur crachèrent. — Rude idée ! —Cognac pâlit ; Bacchus, secouant ses divinsVêtements trempés d’eau, remmena ses vieux vins ;Gamhrinus, en fuyant, brisa sa pipe brune.Et tous dégringolaient sous la douche commune,Désespérés, sentant l’Eau, pareille au poignard,Transpercer leur alcool vivant, de part en part.Seul, Vermouth — très gommé — protégeant la retraite,Put, contre ce déluge, un moment, tenir têteAvec Absinthe. — Horreur ! Carêmus triomphait.Et Soulografieski, très humide, étouffaitDe rage. — Aussi, humant un large vidrecome,Il cria : « Bombardons ces gens comme un seul homme.« Alerte ! canonniers du pays des buveurs :« O moutardiers, à nous les étranges saveurs !« Lancez-leur le piment, les sénevés en graine,« Et l’ail se mariant au poivre de Cayenne ! »— Ce fut terrible ! — On vit s’abattre des moissonsD’épices sur Paris. Salés et saucissons !Le kari pétilla, l’ail fit une fuméeÉnorme, empoisonnant la ville et son armée ;Les enragés piments brûlèrent les palais.Croulez, remparts de honte, ô Wallaces, croulez !Par l’air, le poivre roule, et le jambon se joue.O pâles buveurs d’eau, croulez dans votre boue !Un ouragan de sel, une trombe de feu !Et la soif ! — Oh ! mourir de soif, crénomdedieu !Une pépie atroce éclata par la ville,Et les langues pendaient de manière incivile,L’aqua simplex faisant prime à Ménilmontant !
Jean Soulografieski veillait, noir combattant.
Or, un jour qu’il suivait le rivage du fleuve,Il dit : « C’est de ce flot que tout Paris s’abreuve ? »— « Oui, Sire, » répondit le gros major Bitter.— « C’est bien ! nous te tenons, ô Carèmus d’enfer ! »On ouvrit des fossés immenses, dans la plaine,Par où les assiégeants détournèrent la Seine.Et bientôt Carêmus, forcené, mais en vain,Au lieu d’eau, sous les ponts, vit écumer du vin,Rouge liqueur catin sollicitant la bouche ! — «Je défends, cria-t-il, que notre peuple y touche ! »
O tyran ! le vin pur coulait, frôlait, roulait ;La vague rose, flot tentateur, ruisselait !Et c’était les remous du vin, la fière écumeDu vin rouge qui, sur le ciel, s’allonge et fume :Il en montait comme une odeur de joie en feu.Oh ! la soif ! oh ! mourir de soif ! bon dieu ! bon dieu !— « Carémus ! ! sois maudit ! ! ! » criait un pauvre hère, —Le fleuve rougissait les ponts, les quais de pierre !Des révoltés hurlaient : « Tant pis, frères, buvons ! »On en fit fusiller trois mille sur les ponts.Et les femmes poussaient leurs cris parmi la foule : — «Oh ! ce fleuve de vin étincelant qui roule !Laisse boire nos fils ! ! » — Mais il n’écoutait pas,Carêmus, empereur des mauvais estomacs.
VII
Alors se fit un sourd murmure dans la ville.Brebanski, Peterska, Nottaskoff et Lathuile,Bignonboff, Foyotwiev, Voisinstein, Durandschefs,Marguerywiecz, Kocktail, ayant pris comme chefsL’aimable Coupeaupaff, vrai buveur de Pologne,Irréconciliable alcoolique ivrogne,Et Mastrokéteski, prince de l’Assommoir,S’assemblèrent dans un sous-sol — et puis, un soir,Ils livrèrent au duc de Pologne les portes.Lors, Paris vit entrer les ivrognes Cohortes,Lançant le punch, ce feu grégeois ; et, pris de peur,Ces buveurs d’eau s’évanouirent en vapeur.
VIII
— Depuis ! les Polonais, gens à faces vermeilles,Nous imposent par an cinq milliards de bouteillesA boire, et nous payons, buvant. Depuis ce temps,Sur le marbre des beaux cafés et restaurants,Sur le comptoir de zinc ou la nappe rougie,Sur la terre et la mer, debout, règne l’Orgie.
224 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources