Poèmes parisiens, 1897· Almanach
Chanson de décembre
Comme un nuage de neige,La tristesse pèse au cœur.Ah ! que le vin nous protège,Et pourchasse la rancœur !
Les hères ! les pauvres hèresSanglotent sous le ciel gris.Ridicules atmosphères,Vous pesez trop sur Paris !
Sans ressort, les baromètresDégringolent, et l’on voitPas une fleur aux fenêtres,Et des glaces plein le toit.
Dans une petite enceinte,Des monomanes, assis,Boivent des verres d’absinthePour aggraver leurs soucis.
Puis, ce sont des bocks de bièreDûment salicylatés,Qui nous viennent de BavièreEmpoisonner nos gaietés.
Et même les gens artistesRelisent Schopenhauer ;Puis, pour se rendre plus tristes,Ils écoutent du Wagner.
Chante, harpe ! O flûte, siffle !Berlioz, sur son piédestal,Gémit sous le vent qui gifleSa figure de métal.
Tous pleurent comme des saulesSur leur choucroute du soir.Moi, je bois le vin des Gaules,Et j’y retrouve l’espoir.
Sont-ce pas des giboulées ?Neige ou grêle, ce n’est rien.L’azur trace des alléesDans le parc aérien.
La Provence est-elle ingrate ?Crois-tu que le LanguedocPermet que Paris s’empâteSous des nuages en toc ?
Le Midi connaît le ritePour ranimer Apollon.Que le Décembre hypocriteRengaine son aquilon.
Laisse là ta pipe morte !Musèle Schopenhauer !Que toute musique avorte,Sauf la chanson du dessert !
Comme un nuage de neige,La tristesse pèse au cœur !Mais le bon vin nous protège,Et pourchasse la rancœur.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources