Poèmes parisiens, 1897· Poèmes ironiques
Petite fête intellectuelle d’« art nouveau »
I
Au bout d’on ne sait quel Jardin d’Académus :Café peut-être, ou brasserie, ou chambre à peintre,Tandis que s’envolute en rubans, vers le cintreOu plafond, la fumée yssant des hiatusQue montrent au regard les nez forts ou les bouches —Oh ! ces gueules d’un tas de poètes farouches ! —La conversation s’émeut sur des sujetsDont beaucoup resteront à l’état de projets.Plusieurs Bas-Bleus, d’ailleurs fantasques pour la tête,Président on ne sait comment à cette fête ;L’une d’elles tapant quelque chose au pianoA rendre fou l’aliéniste Franck Fourno.Des vieux, des hommes mûrs, d’indécis impubèresDe qui la puberté n’a jamais vu le jour,Causent de poésie excitante, et d’amourA l’instar des plus capricornicants Tibères.L’heure est bonne : minuit sans doute, ou moins le quart :L’heure de disserter avec sang-froid et flammeA la fois. Quant à « l’immortalité de l’âme »,Il faut que le sang-froid soit mort ; et c’est plus tard,Quand on a bu trop de cognac, kümmel ou bière.Donc, avant cet instant où saute la chaudière,Le cerveau de Paris chez Académus bout.
Et voici ce qu’on trouve, en cousant, bout à boutPar lambeaux, les discours de cette race altière.
II
Premier éphèbe
Fatigué du geste, cerné des yeux, barbe bizarre d’une nuance inattendue dans les tons fauves, il murmure un programme tel :
Intoxiqués d’art et de musique,Nous allons comme nous pouvons !Et, dans un rêve hyperphysique,Nous ne voulons plus rien savoir, ni ne savons.
Un critique anglais
Un critique hispano-italien
L’aliéniste allemand
Un critique gaulois
Deuxième éphèbe
Trop brun, ressemblant à un Christ noir.
Certains, abrutis par des sciences occultes,Épluchent l’X, l’Abstrait, l’Inconnu :Et plusieurs, parmi des tables en tumultes,Sentent bouillir leur front ingénu.Mais en vain leur Azur, fuligineux, roucouleAvec l’Esprit venu de Zénith ou d’Enfer,Le Sphinx désespéré s’est jeté dans la mer :C’est son énigme qui balbutie en la houle.
Un petit jeune homme
Rond, obèse déjà, l’air riche, cossu, mais plein de désespérance, pousse sa plainte.
Hélas ! j’ai vu trop de couchants !Je voudrais voir quelques aurores !Cueillir parmi des prés — pleins champs ! —De matutinaux ellébores…Ou grimper sur le Panthéon,Tandis qu’en une aube joliePoindrait par-dessus CharentonUn soleil jeune et sans folie,Mais non point ce soleil banalQue nous offre le Démiurge…Non ! plutôt un astre anormalFait de pétrole vert et de noir animal…Astre, il est temps que tu planes, il urge ! il urge ! !
M. Franck Fourno
Quelque douche et le bain de son ne feraient pas malA ce dégénéré stupide, ou tout au moins qu’il se purge.
Chœur des critiques internationaux
Le gaulois
Un bas-bleu demande que l’on célèbre l’amour nouveau, car l’heure n’est pas venue de l’immortalité de l’âme.
Aussitôt, un poète railleur prend la parole en ces termes, dénués de courtoisie :
III
Le poète railleur
Pour entretenir jeu d’amourAvec les courtisanes grecques,Il fallait des drachmes autour,Comme, en ce temps, il faut des chèques.L’Amour a perdu son bandeau,Il sait la couleur des monnaies.O baisers chers ! caresses gaies !Petit cadeau ! petit cadeau !
L’aliéniste
Ce garçon comprend son époque,Ce n’est certes point un loufoque.
Chœur
Autre jeune homme
Parlant à une mièvre damoiselle dont les bandeaux plats couvrent les oreilles.
Quand je t’offris mon cœur naïf,Tu me dis, ô douce traîtresse !Que le cœur n’est plus qu’un poncif,Un vieux muscle auquel s’intéresse,Seul, le scalpel exécutif. —Et pourtant, suprême caresse,Je veux ton cœur, viens-t’en, maîtresse. —Veux-tu que nous disions, ce soir,Le chapelet de nos misères ?Combien, parfois, l’amour fut noir !Et combien, sous ses lourdes serres,Nous étreint l’ancien désespoir !Ma chère, la Vie est étroitePour le poète ou pour le roi…Où donc est ton cœur, dis-le-moi ?Est-il à gauche, est-il à droite ?
La demoiselle aux bandeaux plais, requise ainsi, prend un air sphingien mais compréhensif — autant que le lui permettent ses yeux boopisants.
IV
Un Sonnettiste
Se risque ici à déclamer aussitôt le « quatorzain » — il n’y a plus de sonnets — irrégulier qu’il intitule : Plus perfide, que l’onde, en souvenir du grand Will, vieillard demeuré respecté parmi les jeunes.
Cœur de femme ! mensonge ! abîme de mensonge !Le oui, le non, le vrai, le faux, tout se confond.O lac, miroir du ciel, lorsque le chercheur plonge,C’est la vase qu’il trouve au lieu de perle, au fond.
Je pleure !… mon front cède à l’ennui qui le ronge !…Elle !… m’avoir menti comme toutes le font,Dans quel but, et pourquoi ? je ne sais, plus j’y songe !Je croyais voir mon âme en son regard profond.
Pleure !… C’est par le Mal que le Bien se complète !Sombre antithèse où Dieu se plaît, l’amer Poète !L’épine est sous la rose, et le ver dans le fruit.
Sous un serment d’ami la trahison infâme,La mort dans ce qui naît, le faux dans ce qui luit,Et le mensonge impur sur tes lèvres, ô femme !
Quelques hurlements d’hommes et de femmes exaspérés accueillent cette forme archaïque de sonnet libre. Et des bas-bleus, désignant leur cœur, étoffé par des adiposités postiches, déclarent : « Ça ne ment pas ! » Lors une d’elles parle :
V
Le jeune bas-bleu
Jaquette, col viril, chapeau item.
J’aime la femme plus que l’homme. — C’est facile !Nul mari ne s’informera,Si je reçois à domicileClarence, Clairette ou Clara.
Chœur des critiques
Un beau jeune homme
Lèvres très pâles, yeux fatigués, se lève, alléguant :
Nous vécûmes aussi, parfois, très androgynes,Et les sexes nous sont assez indifférents.Pourvu que l’on rencontre, au siècle des machines,Quelques rêves épars des grecques origines,Nous serons, pour l’amour platonique, assez grands.
La femme étrangère
Lors une femme absolument étrangère à tout ce que comportent de nécessité les rythmes de France, s’insurge et s’exclame, en vers de dix-sept, ou peut-être seulement de quinze syllabes, ou de neuf :
Nous n’en serons pas moins, ni l’un ni l’autre, ni l’une ni l’autre,Ce sera parfaitement fort bien ou mal.On a vu, au pré, parfois un pâtreSe coucher nu à plat ventre sur le sol,Do, mi, la, ré, do, ou sur le dos…Ce sont choses là que l’on répudie,Quand sonne midi.Mais, si c’est minuit et demi, pauvre petite amiePresque nue,On voudrait retarder la lune encore suaveEn devenant l’esclave, sans nulle entrave,De la chère et vaillante insomnie…Pour vous revoir amie, oh ! Toute nue,Comme la lune en la nue.Cela nous rappellerait l’exilDe très anciens Ainsi-Soit-Il.
Des bravos s’épandent autour de la charmeresse bas-bleu, d’ailleurs arménienne, qui vient de proférer ces paroles en français. Le critique gaulois, lâchant le bran de sa formule, n’hésite point à offrir un diagnostic oraculaire :
Le critique gaulois
Ce que dit un Arménien,Surtout si c’est une Arménienne,Quelle que soit sa forme éolienne,C’est très bien, c’est toujours très bien.
VI
Le suprême chansonnier
Encore imbu des rimes trop riches.
Tu voulus que je te menasseAu noir péril de la menace,Quand l’on ouït le caïmanDe la Vertu crier « maman ».Or, malgré ta fièvre importune,J’obtempère, car qu’importe uneOu deux ou trois libations !Chère, sur le lit bas, scionsDu bois de cerf pour maints divorces :Car je possède les dix forcesQui du royal Hercule — un homm’ ! —Firent le dieu d’Herculanum.
Cette plaisanterie, dénuée de sel, fait hausser les épaules dans tout le jardin d’Académus.
Le critique anglais, qui n’a encore, trop préoccupé par le gin et le wisky, éjaculé que divers « yes », s’exclame :
Cette individioue est stioupide !
A quoi le critique italien, dont tout le monde ignore le nom et l’adresse, ajoute :
Mais l’allemand, qui ne perd nulle occasion de marquer sa supériorité, définit :
Dans le domaine de folie,Cela se nomme écholalie.
Lors réapparaît le sonnettiste, qui, furieux de son insuccès antérieur, se risque en la bagarre ! Audacieux, il dégoise un second a quatorzain ». Des cris féroces l’accueillent, — « A bas les vers esclaves ! vivent les vers libres ! » — Un sculpteur gigantesque jette à la porte le poète, dernier sectateur des formes fixes. L’aliéniste allemand se roule. Ce tumulte irrite un poète jeune et quadragénaire, aux tempes blanchissantes ; il se risque à parler au nom de l’Éros éternel, charnel :
VII
Le jeune quadragénaire
Ne crois pas à l’Amour ineffable et torpide.Mais les baisers sont fiers, crois à la Volupté.Avance ! Et que, brutal, ton désir se débride,Et triomphe du Sexe ennemi, mais dompté.
L’Amour que, vainement, on évoque en un rêve.Le plus doux psychologue ignore ce que c’est.Le Plaisir ! il reluit dans la minute brève ;Et, comment il advient, chacun de nous le sait.
S’alanguir ! à quoi bon ? Pour vivre, il faut qu’on vibre ;Être en muscles, pouvoir tambouriner ses nerfs.Honni soit le poussif qui vante l’équilibre !Nous voulons ton zigzag, ô foudre ! et tes éclairs.
Or, femme, donne-moi, puisque tu le possèdes,Le ciel particulier où cet orage a lieu.Je te demande tout, et tu me le concèdes ;Et nous voilà promus, toi déesse, moi dieu.
Sois heureuse, quand j’ai dénoué ton écharpeSous le vieux ciel-de-lit plein d’un jeune ouragan.Tu sentiras vibrer tes nerfs, comme une harpeÉolienne dans un souffle extravagant.
Ce sont là de loyaux et vrais épithalames.Le geste bestial de la chute des reinsPlongeant le glaive amour dans le rêve des femmesEst Celui qui nous rend créateurs souverains.
Le poète jeune et quadragénaire, ayant proféré ces stances d’une voix sonore, issue d’un thorax bombé, se rassied, visiblement flatté par le regard humide que jettent sur son ossature les pâles demoiselles à bandeaux plats.
L’aliéniste allemand
Voilà bien l’érotomanieDont souffre la Gaule honnie.
Le chœur « yes-si-bran » reste muet
Mais un forcené partisan du vers libre, flou, musical, se dresse. Est-il belge ? on l’assure, mais plusieurs le jugent polonais ou suédois. Il déclare, dès l’abord, que son poème na pas de titre, étant une synthèse :
VIII
Le poète belge et suédois
Le Rêve, c’est la Force,Dans cette humanité d’argentOù l’homme le plus riche est un indigent,Si son âme ne sait briser l’écorce, l’épaisse écorceDu matérialisme inintelligent,D’un rayon exurgeantPour nous tirer vers l’azur, et baigner notre torseDans l’infini vague et le ciel indulgent,Où l’on s’en va, nageant, nageant.Le rêve, c’est la joie et l’élastique force,Pour le poète qui va, triste et songeant.
Seigneur ! comme la vie est gaie !On dirait une haie,Derrière quoi rien ne serait rien !Tous les gens vivent en mal ou bien,Ils boivent de la fausse joie ou de la vraie…Et le ciel futur leur paraît très ancien.Vous qui songez le long des routes,Enfiévrés d’espoirs ou de maints doutes,Laissez l’apparence et le faux réel.On n’a pas de chagrin trop cruel,Si l’on possède les Étoiles, toutes,Dans un grand regard lancé vers les voûtesDe cet infini tangible, le ciel,Où Quelqu’un semble être aux écoutesEt contemple nos petites joutesContre l’effort du monde âpre et matériel.Seigneur ! Seigneur ! ouvrez-nous votre ciel.
L’aliéniste allemand bout d’une colère muette, le chœur des critiques demeure atterré. L’assemblée sent venir l’heure où l’on va discuter l’immortalité de l’âme. Mais un philosophe ironique, saisissant cette minute, se dresse sibyllin ; et, mélangeant les syntaxes et les dogmes, figurant l’apparence par l’adjectif, et le réel par le substantif, tandis que les adverbes et interjections formulent le rêve que les conjonctions essaient de relier au réel, amalgamant tout, il parle sous ce titre :
IX
Adjectivisme adverbial
Auprès du fier Pourquoi le noir Comment se dresse.Le Jamais les poursuit ; mais l’Éternellement,Dans le mystère d’une inféconde caresse,Jette sur le Pourquoi le baiser du Comment.
Le Peut-Être s’impose aux timorés du rêve ;Et, dans le tourbillon des mortelles amours,Le Pas-Possible, froid et tranchant comme un glaive,Fauche les cœurs humains assoiffés du Toujours.
Devenu le jouet des Effets, hors des Causes,L’œil aime l’oripeau d’où le corps est absent ;Et, les Roses n’exprimant plus que couleurs roses,La Substance s’éteint sous l’Adjectif pesant.
O parasites verts ! bariolés faussaires !Ces Adjectifs, ces Adverbes exorbitantsEnvoûtent de leurs étendards de janissairesLes Substantifs vizirs, et les Verbes sultans.
Quel chef réprimera ces hordes en tumulte,Ces eunuques émasculant la volontéDu Substantif à qui seul appartient le culte,Et du Verbe en qui seul fleurit la Vérité ?
O jour ! Quand la Substance, étalant sa Superbe,Domptera le troupeau des colorations !O force ! ! Quand le Verbe égorgera l’AdverbeDevant l’effarement des Interjections ! ! !
Mais d’ici là, Pourquoi près de Comment se dresse ;Et Jamais les poursuit ; mais Éternellement,Dans le mystère d’une inféconde caresse,Jette sur le Pourquoi le baiser du Comment.
Aussitôt, parmi la fumée d’alcool et de tabac, s’élève une discussion confuse, éro-tique parfois, surtout mystique et théologique. L’heure de l’âme ayant sonné, soit deux heures du matin, tous s’en vont dans la nuit, songeant à Iodévohé, à Çakia-Mouni, au Néant-non-Néant, sous l’œil inquiet des matérialistes sergots. Ils regagnent de vagues demeures.
X
Tombent de courts instants.Puis les Âmes s’étreignentEn des Corps haletants,Et les Luxures règnent.
231 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources