Poèmes parisiens, 1897· Almanach
Fausse paix des tombes
C’était l’autre dimanche. — A travers monts et vaux,Lorsque pour le Grand Prix une cohue immense,Sous un tardif soleil secouant sa démence,Pontait avec ferveur sur le dos des chevaux.
J’allais seul dans un cimetière de banlieue, —A Levallois-Perret, pourquoi vous le celer ? —Sis au rez d’un terrain qui semble dévalerVers la Seine, parfois jaune, mais parfois bleue.
Sépulture accrochée au rebord d’un talusDe la route de fer, où le genre humain passe :Toute la Normandie, et la provende grasseDes bœufs, dans les concours agricoles élus.
Trains de beurre, le jour ; la nuit, trains de marée !Des Anglais qui s’en vont revoir l’île de Wight ;Des paris-mutuels criant parfois « All right »A quelques cors de chasse esquissant la curée.
Versailles, Saint-Germain, Argenteuil et Sannois,Nanterre, Bois-Colombe, ô mes amis, Asnières !Un peuple d’émigrés roulant vers leurs tanières !Et le Havre, Rouen, Cherbourg, trois cents convois ! !..
Ce ne sont plus des trains, pardieu ! ce sont des trombes !Quelque chose qui roule, et qui siffle, et qui fond,Brutal comme un obus énorme, sur le pont…Et, seul, je m’en allais rêver parmi les tombes.
Lorsqu’une m’arrêta par son calme apparent ;Je lus : « Ci-gît la Paix — Onésime Durand,Employé, né en tant, mort à tel millésime — ».Infortuné Durand ! pauvre, pauvre Onésime ! !
Ce mort avait vécu, comme bien d’autres morts,Chevaux de l’omnibus de la Vie, avec mors,Timons, longes, brancards, coups de fouet et croupières ;Traînant les jours ainsi que tombereaux de pierres :Canassons, essayant de vivre et mourir bien,En réclamant du ciel le foin bi-quotidien !Un quelconque, à travers les bruits de la Planète,Lassé d’être un cordon au bout d’une sonnette,Et cherchant, à trois pieds dans l’ombre, — espoir d’un fol !Dans le sous-sol, la paix que refuse le sol.
Il me sembla l’ouïr, du profond de la terre,Gémir : « Je fus, Seigneur, un doux célibataire,Employé très exact, et tel qu’un bordereau ;J’allais, chaque matin, m’asseoir à mon bureau,Dans Levallois-Perret, ayant à la mairieLa comptabilité de ce qui se marie,De ce qui naît ou meurt, bref tout l’état civil !Or, dites ? s’échiner ? à quoi cela sert-il ?Je demandais pour prix une paix à toute aise :Ah ! j’aurais pu dormir dans le Père-Lachaise,Comme tant ! J’aimai mieux le repos souhaitéD’une concession à perpétuitéDans la campagne, avec des chansons plein les herbes ! » —« Ci-gît la paix !… » Pourtant les destins sont acerbes,Alas, pauvre Durand ! La guerre est ici-bas,Mais l’Après nous réserve encor d’autres combats !Pauvre Durand ! la Paix ? ci-gît la Paix ? l’Enfer,Dans ce champ de repos sous un chemin de fer !L’Éternité nous pousse à jamais dans l’Espace :Onésime ! la Paix ? — Voici le train qui passe !
58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources