Poèmes parisiens, 1897· Almanach
O justice !
Après avoir coupé l’artère jugulaireAvec son énorme couteau,L’assassin élégant, féroce et sans colère,Reprit sa canne et son manteau.
La fille gisait morte, auprès du lit, la têteDans un maquillage de sang…Lui, pour aller laver ses mains dans la cuvette,La poussa du pied en passant.Elle avait la paupière à peu près retournée,Et des yeux torves, sans regards …Il prit quelques bijoux sur une cheminéeEt des billets de banque épars.
Les deux bras, convulsés par la suprême crampe,Se tordaient autour des genoux…Quand il eut mis ses gants, il souffla sur la lampe,Et s’en alla, discret et doux.
Comme il avait le temps d’arriver à la gareQui mène à Compiègne ou Meudon,Il alluma le très mirifique cigareDuquel la morte lui fit don.Il disait : « J’aime assez le Paris noctambule,On y trouve plus d’un bon coup :Il est vrai que, ce soir, il serait ridiculeDe juguler un second cou !
De plus, l’heure est malsaine, et la police faitePar tant d’absurdes non-valeurs,Que l’on peut rencontrer, en quête de conquête,Moins de femmes que de voleurs !… »Et, fier d’une formule aussi fondamentale,L’assassin marchait en gaieté,Songeant que sa victime était horizontale,Désormais, pour l’éternité.
Mais un vieil homme, assis sur le bord du bitume,Et qui gémissait dans le froid.Nu-pieds, nu-tête, ayant un sayon pour costume,Devant lui se plaça tout droit.Il dit : « J’ai faim, monsieur, j’attends, là, dans la rue,Espérant un morceau de pain …Ah ! ne prenez point garde à ma mine bourrue :Je suis honnête, mais j’ai faim ! »
L’autre, tremblant devant,ce mendiant fossile,Lui crie : « Arrière, vagabond ! »Si bien que trois ou quatre ou cinq sergents de villeDe l’ombre surgissent en rond :— « Agents, gardez ce vieux ! que la justice règne ! »Dit paisiblement l’assassin.Et, le cigare aux dents, pour Meudon ou CompiègneIl va prendre le premier train.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources