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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Poèmes ironiques

Israël a la bourse

Émile Goudeau· 194 vers

Le rabbin Israël sort de la synagogueVers une heure : il a l’air plus farouche qu’un dogueEt marmote des mots hébreux très inouïs.A grands pas, tout le long des bitumes, haïs,De notre Babylone étincelante et noire,Il marche convulsif et gesticulatoire.Il ne regarde point l’ouvrière en cheveux,Le trottin qui trottine avec pas mal d’aveuxDans la tournure ; ni les dames bien fleuries,Nonchalantes, debout, dans les pâtisseries ;Ni les blondes qu’on voit au coin des entresols,Visages émergeant de la blancheur des colsAinsi que des bouquets de pâles violettes ;Ni les landaus, emplis des nouvelles toilettes,Qui vont, pour étonner le Printemps, vers le Bois ;Ni tout ce que l’Avril met de ciel sur nos toits…Il ne regarde rien, — terrible dans sa course,Il gagne avec fureur la place de la Bourse.

Oh ! les fiacres ! les bons dog-cars et les coupés !Les gens mièvres ! les gens cossus ! les gens râpés !Le donneur de papiers qu’on jette dans la rue !Le coulissier pensif qui gratte sa verrue ;Le marchand de journaux qui vous happe en chemin,Ou, trônant dans un kiosque, en quatre tours de main,Plie un factum porteur d’une nouvelle fausse !Oh ! les groupes, près des grilles, parlant de hausseSur ces fonds mal fondés que toujours rechercha,Rude tête de Turc, Ali-Gogo-Pacha !Oh ! la cohue ardente ! Oh ! les figures mornesDes gens en veste bleue, à tricorne à deux cornes,Gravissant l’escalier du bâtard ParthénonOù, sous la colonnade, une Babel sans nomFait tournoyer au vent le vacarme du Chiffre,Dont la voracité des nez crochus s’empiffre !Plus loin, le porche obscur et corinthien du bruit !Oh ! les troupeaux humains se heurtant vers la nuit,Tandis que sur un ciel gris-bleu, couleur banknote,Le soleil, louis d’or préhistorique, flotte !

Dans ce temple, ô rabbin mince ! tu pénétrasParmi les lourds banquiers et les coulissiers gras :Car les vices sont ronds, si les vertus sont maigres !Là, pas de psaumes saints, pas d’orgues : des cris aigres ;Comme hommage aux Baals qui règlent les empruntsOn jette en l’air, au lieu de fleurs et de parfums,Des papiers blancs pareils aux neiges de théâtre,Vers la corbeille, cirque où chacun vient combattre.Sous les agiles doigts des juges, les crayonsAbattent l’hécatombe ample des millionsDont le mufle Veau-d’Or est affamé sans doute.

Et soudain le rabbin cria, debout :— « Écoute !« Jérusalem ! Jérusalem ! ! Jérusalem ! ! !« Où sont tes Abraham et Les Mathusalem ?« David, le roi psalmiste à la harpe vibrante ?… «Trois et quatre pour cent, conversion : la Rente !« Le Panama ! le Nord ! l’Orléans ! Vision !« Tes fils hurlent autour du Veau-d’Or, ô Sion ! «Ah ! taisez-vous ! mon œil acerbe vous contemple, «Anciens élus de Dieu, damnés vendeurs du temple ! «Comme Moïse, avec les Tables de la Loi,« Légion de Baal, je frapperai sur toi.« N’es-tu point lasse enfin de suspendre à des saules «Le luth de Jérémie, au rivage des Gaules ? «Et quand songeras-tu, peuple, ingrat fils de Sem, «A revoir ta Jérusalem !… Jérusalem ! ! ! »On se taisait. Mais lui, levant vers la coupoleSes fiers yeux, y put voir soudain le pur symbole.Là-haut, dans un nuage épanoui d’encens,En un triomphe exact de la vie et des sens,En un parfum d’aurore, en une gloire d’ambre,Suave comme un Père Éternel qui se cambre,C’était le Juif-Errant, barbe blanche, front clair,Beau vieillard très soigné, planant au fond de l’air.Derrière lui, bizarre apparition jaune,Le Veau-d’Or scintillait, avec son mufle en cône,Ses cornes de saphir, ses yeux de diamant,Ses quatre pieds fourchus couleur de firmament ;Sur son poitrail portant cuirasse d’émeraude,Il trônait dans le bruit des échanges où rôdeLe relent surchauffé de mille corps humains.Et vers lui se tendaient les cœurs, montaient les mains !Le rabbin Israël contempla ce spectacle ;Mais, .à mieux regarder, il vit, — ô tabernacleDe Sion ! Aleph, Beth, Ghimel, tout l’alphabet !Oh ! Schema Yschroël ! — que le Veau-d’Or.avaitDe la tête à la queue un harnachement d’âne :Mors et bride, le bât sur le dos, sur le crâneUn joug de bœuf, lui veau céleste, lui Veau-d’Or !Et que le Juif-Errant, sans fouet et sans effort,Domptait la bête avec des mots cabalistiques.Il fit un geste : tout se tut sous les portiques ;Alors, interpellant le rabbin Israël,Le Juif-Errant, sportman pour veau, du haut du ciel,Comme un banquier que nul chèque ne déconcerte,Liquida sa pensée énorme à caisse ouverte.

I

— « Jadis, j’étais le Juif-Errant !Je m’en allais, toujours courant,Et parcourais l’Univers grand :Forêts, landes, mont, val ou grève.J’étais vieux et le nez crochu,L’ongle noir et le poing fourchu,Symbole d’un peuple déchu,Vendant des lorgnettes sans trêve.

II

« Traînant du matin jusqu’au soirMon étape sans reposoir,Je ne pouvais jamais m’asseoir !Mais, aujourd’hui, rabbin, contemple !Ancien Juif-Errant, sans soucis,Avec mes cinq sous épaissis,Me voilà fièrement assisSur le Veau-d’Or, siège très ample.

III

« A ramasser liards et billonsDans le secret de mes haillons,J’ai fabriqué les millionsQu’on tasse en des banques profondes.J’ai pris le papier le plus vil :Parchemin, coton ou pur fil ;Avec un grimoire subtil,Ma signature en fait des mondes.

IV

« La Terre ne peut se passerDe ma puissance d’amasser ;Et, si l’on ose me chasserDes pays où fleurit le Pope,Je soutiens, chrétiens aux abois,Vos Républiques ou vos Rois,Avec l’argent que mes dix doigtsTirent des veines de l’Europe.

V

« La guerre ! elle est dans cette main !Rien qu’en prêtant au Souverain,Je vous déchaînerais demain,Canons affamés de victimes.Mais si ma caisse a des terreurs,Malgré Rois, Reichstags, Empereurs,Je sais museler les fureurs,En baissant de quelques centimes.

VI

« Comme la Science et les ArtsDevenaient puissants, mes bazarsOnt pris au piège des dollarsL’Intelligence et le Génie.Qu’ils aient sabré les vieux Pouvoirs,Détruit et Moustiers et Manoirs,Ils tremblent devant mes comptoirs,Les Poètes de l’Ironie !

VII

« L’Imprimerie à tour de brasA jeté la Bastille en bas !La Plume, comme un coutelas,Au champ des Lois rasa l’ivraie !Or, le verbe et le substantifDu plus alerte plumitifS’arrêteront devant le JuifQui ne rêve pas, mais qui paie.

VIII

« Toujours orgueilleux, le Chrétien,Se basant sur un texte ancienEt les prédictions, peut bienCrier encor : « Juif ! marche ! marche ! ! »Sur la monture qu’il me faut,Je galope loin du badaud,Dans le firmament du Très-Haut,Avec son Arc-en-Ciel pour arche.

IX

« Ne te plains donc pas, Israël,Quand, pour le triomphe du ciel,J’ai mis la main sur le Réel…Jéhovah connaît ce mystère !Car, à cheval sur ce Veau-d’Or,Je confisque en mon coffre-fort,L’Est, l’Ouest, le Midi, le Nord,Et Sion possède la Terre ! »

La vision soudain disparut, et les crisTournèrent derechef dans les airs ahuris :L’Italien monta, les Espagnols baissèrent,De mains en mains des las de millions passèrent.Cependant que Paris, exubérant d’espoir,S’attife pour sa fête éternelle du soir,Attendant que ses rois, les grands Israélites,Versent sur ses chanteurs, ses femmes, ses élitesDe penseurs, de savants, de poètes, de fous,Des bribes du butin récolté, — dont deux sous, —A cette heure indécise où les ActionnairesDu Gaz voient s’étaler l’or dans les réverbèresSur la Petite Bourse et le dernier pari,Le rabbin Israël parla, désassombri :— « Console-toi, Jérusalem ! les fils s’entr’aident !Devant leur union mes anathèmes cèdent !Tandis que les anciens preux de la ChrétientéOnt cloué sur les murs ton nom, Fraternité,Comme une chouette, afin d’étouffer son chant triste,Un Juif trouve toujours quelque Juif qui l’assiste !Gloire à Sion. »Après cet hosanna hautain,Israël s’en alla vers son temple lointain,Bénissant le Seigneur qui bénit ses cohortes.Il regardait passer, comme des ombres mortes,Les chrétiens accablés de honte et de soucis,Les plaignant de ne pas être juifs, circoncis.

194 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources