Poèmes parisiens, 1897· Poèmes ironiques
Loi de Berthollet
Fable chimico-philosophique.
Au pays des pilons, des bocaux, des cornues,Des éprouvettes et des rouges alambics,Des Acides, seigneurs voraces et très chics,En des langues qui sont encore peu connues,Par des vocables dont le sens est hasardeux :Tels SO3, AzO5, ou CO2,Courtisent à loisir les Bases ingénues.La Potasse, la Chaux, la Soude, sont trois sœursA qui l’on conte des douceurs ;Belles toutes les trois, et toutes les trois prêtesA subir la loi des conquêtes.Parmi les Acides noceurs,Les Acides, grands fils de l’aïeul Oxygène,Guettent comme des loups ces radieux appas.
L’Acide Carbonique, un sylphe du trépas,Tuant les gens à quinze pas,Rustre que hait la Ville, et qu’adore la Plaine,Dont les Arbres géants et doux boivent l’haleineEt qui des bois obscurs reverdit le lampas.
Puis, l’Acide Azotique, ancien prince du Nitre :Cinquième Honneur d’Azote, illustre, et presque roiAu temps où l’Alchimie avait droit au chapitre :Il saurait imposer encore un juste effroi.Grand-duc d’Eau-Forte en des ménages disparates,Artiste, mais coureur de dot astucieux,Il s’est fait au pays des Métaux PrécieuxUne famille énorme de Nitrates,Entre autres, Nitrate d’Argent :Ce métis tantôt blanc, tantôt noir, si changeant !Sous le nom de Pierre InfernaleEst un carabin diligent ;Mais, pour rassasier sa nature vénale(En ataviques lois conséquence normale !),De la photographie il est aussi l’agent.
Acide Sulfurique est puissant et liquide.Ce seigneur Vitriol, fils du Soufre damné,Semble pour les combats furieux être né.Il est le vrai Néron dans le Royal-Acide.Sa violence mord le chêne ou le métal,Nulle prison d’acier ne tiendrait ce brutal,Il lui faut, pour dormir, un palais de cristal.Devant ce frère altier, le sylphe CarboniqueEt l’Azotique humide ont la terreur panique ;Si barbares soient-ils, féroces, et semantLe meurtre, le viol et l’empoisonnement,Ils savent qu’en méfaits Vitriol est unique,Et qu’il peut les réduire en rien aérien :Ils ne sont pas Abel, mais il est, lui, Caïn !Tels sont les grands seigneurs qui courtisent les Bases :La paysanne Chaux qui sent fort le terroir,La Soude dont la Mer a bercé les extases,Et la Potasse, faubourienne du trottoir,Apte aux hennissements des plus bouillants Pégases.
Or, il advint un jour que le cœur de la ChauxParla, fuma, brûla sous des effluves chauds :Acide Carbonique eut la chance de plaire. —Aussitôt on va chez le maire.Juste, c’était le grand chimiste Berthollet,Qui, très civilement, dans un bocal discret,Les combina. La Chaux, sans délai, devint mèreD’un très candide enfantelet,Un jeune Sel, qui prit avec épateLe nom de Carbonate.
Entre temps, délaissant les Métaux Précieux,Azotique, grand duc d’Eau-Forte,S’empare de la Soude extatique et l’emporteVers de romanesques cieux.Mais l’amour idéal fatigue, l’on se boude,On se querelle avec des mots rimant en zut,Si bien que l’Azotique, un soir, lâchant sa Soude,Chez la terrestre Chaux arrive tout en rut.Et voilà Carbonique à la porte, et l’AcideNouveau venu, très othellesquement jaloux,Extermine (ainsi font les sultans) sous ses coupsL’héritier Carbonate. O morne infanticide !Puis, pour remplacer l’enfant mort,Dans le flanc de la Chaux, sans remords, sans effort,Il engendre Azotate.
Mais un divin proverbe extrait de la VulgateDit que, lorsqu’on prend un amant,On n’en saurait trop prendre.La Chaux, ayant la chair solide et le cœur tendre,Devait chercher encor, toujours, fatalement !Elle rêvait de Sulfurique, le grand homme,Don Juanesque et Néronesque maximum,Roi de l’Acide-Club, empereur de la Gomme,Le lutteur Vitriol, celui que l’on renomme,Des bocaux Sorboniens aux bocaux Muséum,Pour saper la vertu des Bases,Et pour imaginer des phrasesQui vous tireraient du sacrumDes Te Deum.Un soir que les Métaux et les MétalloïdesDonnaient un bal chez Berthollet(Les Alcalis valsaient, et plusieurs corps solidesJouant au whist gardaient un silence complet),Acide Sulfurique apparaît dans la salle…— « Vitriol ! Vitriol ! ! Vitriol ! ! ! » clame-t-on…Les valseurs, les joueurs de poker, de boston,Sont saisis d’une peur hirsute et colossale.Mais lui, sans grand souci du cant ni du bon ton,Saluant Berthollet d’un geste d’autocrate,Précipite Azotique, élimine Azotate,Et s’enfuit, emportant la Chaux comme un glouton.De ce nouvel amour naquit le Sel Sulfate…Mais tu dois être lasse enfin de t’avilir,O misérable Chaux, Base déshonorée !Elle passe et s’en va, la nuit, énamourée !Si pâle que tu sois, tu dois encor pâlir !Le châtiment bientôt s’approche et te menace,Car voici ta câtin de sœur, l’âpre Potasse !
Mon dieu, cette Potasse avait fort mal tourné !C’était une excentrique à fauve chevelure,Œil vif et teint fané,Qui traîna d’un bon train sa traîne. — Une roulure ! —Mais elle avait, depuis, à peu près savonnéSa personne, son nom, ses allures lascives,A force de lessives,Et possédait hôtel capitonné.Sulfurique devint le vainqueur et la proieDe l’ancienne fille de joie ;Et la Chaux dut partir, emportant au couventAppelé LaboratoireSon veuvage expiatoire,Et ses plaintes que seul daigne écouter le vent.Car la PotasseEst si tenaceQue Sulfurique vieillira,Ayant cessé d’être volage,Dans ce définitif collageContre lequel nul réactif ne prévaudra…
Telle est la loi d’amour ironiquement tristePour la Base et la Femme, et l’Acide et l’Amant,Qu’un nommé Berthollet chimisteA formulée un jour, et que très récemmentBerthelot a détruite avec acharnement.Berthollet ? Berthelot ?… Je m’en tiens à mon dire :La raison du plus fort est la loi de l’amour.Le brutal souteneur le prouve à l’hétaïreEn jouant sur son dos quelques airs de tambour,Ces airs que Don Juan soupirait sur sa lyre.Et l’Astre, vagabond sublime de l’Azur,Cherchant de quelle Étoile il sera le futur,Par attraction paroxysteForce, dans le chaos obscur,La Planète à suivre sa piste,Aussi bien que Nana, sur le trottoir impur,Suit Alphonse le pugiliste.
Donc, Amant, sois puissant dans le rapt et le viol,Comme le grand seigneur Acide Vitriol ;Et toi, Femme, deviens tenaceComme la collante Potasse.
152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources