Poèmes parisiens, 1897· Almanach
Les banquets
I Ce que dit le viveur lassé
Voici venir le Carnaval !Les dindes subissent le palDans l’enceinte des rôtissoires ;Des lièvres répondent : « j’y vais ! »A l’appel des sombres civets,Mijotant dans des bassinoires.
On voit, sur l’ampleur des fourneaux,Les alouettes — ces moineaux ! —Revêtir de lard leurs entrailles,Partageant le gril mitoyenAvec le perdreau citoyen,Et ces marquisettes, les cailles.
Par la chapelure étoffés,Déjà les pieds de porc truffésEmbaument mieux que des ministres.Les chats, qui savent les destins,Promènent leurs pas clandestinsLoin des tournebroches sinistres.
Chez la duchesse, chez Margot,Chez le banquier, chez le gogo,Chez le voleur et chez le pante,Pour absorber les vins dorés,D’au moins quarante-cinq degrésLes gosiers se mettent en pente.
On fera couler, là-dedans,Par les râteliers ou les dents,Pour dissoudre d’énormes viandes,Les bourgognes incontestés,Et les bordeaux les mieux rentés,Et les champagnes à légendes.
Hélas ! Seigneur ! ça ne va pas !J’ai beau m’asseoir à ces repas,Je suis faible dans la bataille !Ma fourchette a trop de loisir,Et mon couteau se sent moisir,Près des verres de toute taille.
En vain l’absinthe, le vermout,Et le kümmel servant de knoutAux indociles sucs gastriques,Amer, bitter, madère ou byrrh,Ont tenté de ragaillardirMes vieux appétits féeriques.
Dès le potage je suis plein,Et ne peux mener au moulinQu’une douzaine de marennes ;Je regarde, la larme à l’œil,Passer le cuissot de chevreuil,Et les truffes, négresses reines.
Ah ! si du moins les cuisiniersCessaient d’être aussi routiniers,Et songeaient au Progrès-Lumière,Mon pharynx ressusciterait,Et, dans le neuf, on le verraitRecouvrer sa verve première !
Il suffirait, sur les menus,D’indiquer des plats, inconnusMême aux plus modernes pituites :Des mets qu’on n’aurait jamais dits,Tombés exprès du ParadisAvec des sauces inédites.
Quelques abattis d’albatros,Des tripes de rhinocéros,Ou des côtelettes de tigre ;La Tarasque maître d’hôtel,La Tarasque, que maint VatelComme comestible dénigre !
L’aspic, le boa constrictorEt le crotale, pas encorNe jonchent une bouillabaisse !Je veux des œufs de caïman,Et le phoque, qui dit « Maman »,Les fera cuire dans sa graisse.
Oh ! du beurre de papillons !Une moutarde de rayons !Et du poivre rouge d’éclipse !Pour qui de la crème voudrait,Une sainte vierge trairaitLa Bête de l’Apocalypse.
J’ai tant le désir de manger !Ah ! si je pouvais égorger,Sur un radeau perdu, des mousses !Ou dévorer, en plein Paris,A la sauce poudre-de-riz,Plusieurs horizontales rousses !
II La réponse d’Esaü au viveur
Je revenais de tirer l’arcContre les fauves, dans un parc :J’étais las et j’étais bredouille,J’avais l’estomac à l’envers…Faim terrible ! quand je vins versJacob qui faisait sa pot-bouille.
Lui, très doux, comme un cul-de-plomb,Accepta, — ce ne fut pas long, —Pour sa soupe, mon droit d’aînesse.Mais je ne me suis jamais plaintD’avoir payé pour être plein :C’est le seul bien que je connaisse.
Toi qui gémis, tu n’es qu’un snob,Et tu ressembles à Jacob,En voulant passer pour le prince.Parisien, mon cher garçon,Aîné des hommes, sans façonRedeviens cadet de province.
Pour rester chef des abrutis,Chez les viveurs sans appétits,D’apéritifs tu t’émoustilles.Marche comme un chasseur rural,Et bientôt, robuste et brutal,Tu dévoreras les lentilles.
Tu seras, parmi les cadets,Traité de rustre et de dadaisPar les fiers aînés de la Bourse,Mais tu mangeras d’un bon bec,El quelquefois, sur ton pain sec,Le vrai vin ouvrira sa source.
114 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources