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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Vache enragée

Les grecs

Émile Goudeau· 102 vers

Un soir ­Æmilios, prince de la déveine,Résolut de gagner — Mataïa, chose vaine —Quelques talents avec un sien napoléon,Dans un obscur tripot, non loin du Panthéon.La nuit venait : Phoïbé montra son front timide ;Le joueur revêtit sa laineuse chlamyde,Et vers l’autre, où Ploutos présidait aux combats,Il vint, comme les bœufs d’Ajax, les pieds en bas.Le temple grec ouvrait sa hideuse poterneAu bout d’un corridor, vrai sentier de l’Averne,Où Phoïbos-Apollon était représentéPar un lampion mort dans l’âcre obscurité.Æmilios entra sous la voûte de plâtre ;Et soudain un éphèbe au tablier jaunâtre,Qui répondait : « Vlàboum ! » quand on l’interpellait,Sur le seuil l’accueillit. La foule qui hurlaitS’arrêta, contemplant le jeune prosélyte ;Mais, comme il n’avait pas l’aspect d’un satellite,Les Achéens pensifs se remirent au jeu.Une épaisse fumée empestait le saint lieu.Assis sur des trépieds d’une facture austère,Les joueurs allumaient dans leur bouche un cratère,Et leurs lèvres lançaient, par des souffles puissants,Vers des soleils de gaz un nuage d’encens.

On voyait çà et là l’éphèbe dans les groupes :Sur les tables de marbre il déposait des coupes,Des amphores de verre à faux-col solennel,Où moussait le nectar jaune et blanc, hydromelQue Gambrinos, rival de Dyonisos l’antique,Fait avec du houblon et de l’orge authentique.Sur un autel de zinc trônait un Grec lippu,Chassieux comme un vieux Priapos, mais trapu,Auquel, pour ce motif, tous ces fils de DiogènePortaient plus de respect qu’aux douze dieux d’Athène.

Entre temps, dans la foule, un cri retentissait :« Nom de Zeus ! » — Quelque ponte, ayant pondu, gloussait :« Taille ! Taille ! banquier ! » (Tailler ! verbe de proieDont l’optatif futur, gagnerai-je ? s’emploieAvec le verbal neuf, ou huit diminutif ;Et faire Charlemagne est un infinitifDont les pontes présents seront les participes…Confer Nieburh, passim ; Burnouf : Premiers principes.)Le ponte Æmilios, pâle, tremblant, séduit,Écoute comme un chant de sirènes ce bruit.Quelques Thessaliens aux puantes cnémides,Des Argiens subtils, drapés dans leurs chlamydes,Des gens crochus sortis de Sion, des CrétoisFuyant le sol natal par-dessus les détroits,Des athlètes qui n’ont des dieux aucune crainte,Des filles de Lesbos, des femmes de Corinthe,De leurs doigts exercés gagnaient les deniers d’orQue des Béotiens livraient au dieu du sort,Et que, riant tout bas, cueillait la Perfidie.La banque les plumait, ces pigeons d’Arcadie !Popoï ! Æmilios ne les regardait pas ;Il voyait seulement les vainqueurs des combats,Et cherchait — pauvre fou ! — son or dans sa ceinture.Ce temple nébuleux, cette atmosphère impure…Tout l’excite !… C’est l’or dansant joyeusement !L’encéphale s’enflamme au simple frottementDe ta roue ! ô Fortune !… Allons ! voici la proie !Æmilios, debout, s’approche, et, plein de joie,Lance sur le tapis un disque de métal.Adieu, les chers moulons d’argent : voici l’étal !O Grecs dégénérés ! O fils de Thémistocle !Si vos aïeux d’airain descendaient de leur socle,Et, quittant pour un jour les Champs Élyséens,Venaient vous contempler, pâles Athéniens,Ceux qui mêlaient leur sang à l’onde du Scamandre,Ceux qui portaient si loin la gloire d’Alexandre,Pheu ! Pheu ! Que diraient-ils s’ils voyaient leur saint nom,Ce nom qui fait l’orgueil des murs du Parthénon,Qui fait se redresser les cimes de Taygète,Et vivre encor des dieux la cohue indigète,Ce nom couvrir ainsi qu’un méchant oripeauDes chevaliers suant le vol à pleine peau ?En trouvant au mot « grec » cette allure ambiguëSocratès reboirait la coupe de ciguë,Le vieux Démosthénès cracherait ses cailloux,Et l’ample Isocratès se tairait devant vous !O morts de Marathon ! soldats de Salamine !Héros marmoréens que la gloire illumine !C’est avec l’écarté (du grec écartaïos)Que vos contrefacteurs plument Æmilios.

Æmilios perdit jusqu’aux disques de cuivre.

Pauvre Béotien que la fureur rend ivre !Les Achéens riaient ! Æmilios s’assit,Et, remarquant sa coupe intacte, il la saisit,Et, nerveux, il brisa contre terre le vase.Puis, pour payer la casse, il laissa son pétase,Et jetant un regard suprême au temple grec,Le cœur gros, il sortit complètement à sec.Le joueur se sentait l’encranion malade ;Il maudissait tout bas sa stupide incartade :« J’en jure, disait-il, par les dieux souterrains,Je voudrais vous tenir et vous briser les reins,O Grecs ! ! !… » Il s’adressait aux Argiens avides ;Trop tard ! ses mains tâtaient ses larges poches vides…

Adieu, champs où jadis s’élevait Ilion !

Et je montrai le poing aux murs du Panthéon,Tandis, qu’exécutant les ordres des archontes,Des archers à pas lents venaient cueillir les pontes.

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources