Poèmes parisiens, 1897· Églogue Parisiaque
Paris port de mer
Uit ! uit ! uit ! Le sifflet aiguDes locomotives cuivréesHèle les foules bigarréesLoin des steppes de l’Ambigu.
La Vapeur se change en Sirène :Avec de langoureux accentsElle hallucine les passants,Et sous l’horizon les entraîne.
Les Rêves habitent là-bas.On a maquillé les campagnes,Et les plus austères montagnesFont risette avec leurs frimas.
La Nature verte se pâme !En style de tabellion,Tordant sa gueule de lion,L’Océan fait de la réclame.
Uit ! uit ! pschitt ! futt ! siffle, sifflet,Et qu’importe que tu t’enroues !Et toi, fais voler tes six roues,Monstre de fer joyeux et laid.
Et Vous ? Vois-tu, chère Chérie,Ne demande pas où s’enfuit,Pour se dérober à l’Ennui,Cette multitude ahurie.
Sois sûre qu’ils nous reviendrontPlus basanés que feu Basane ;D’aucuns s’écrieront : « Je fus âneDe me changer en vagabond ».
Le Parisien sent qu’il se gêneA n’être plus gêné. Les montsOnt lassé vite ses poumons ;L’Océan lui coupe l’haleine.
Quelques rations d’oxygèneParmi les pins ou goémons !Et puis flûte pour les sermonsDe la Montagne et de la Plaine !
Sur le sable, arpenté le soir,Il regrette le cher trottoir,Où rutile le candélabre.Il crie : « O cidre que je bois,Plage où ma gaîté se délabre,Rendez-moi les pavés en bois ! »
Attends-les, chère, vers l’automne :L’oreille basse, l’œil atone,Faisant leurs compliments contritsA la Grand’Ville de ParisQue rien de ses ingrats n’étonne.Ils seront pleins de désespoir.
Et, pour écrire leurs excuses,Ils embrasseront le trottoir.Avec des allures confuses,Ils iront tirer leurs chapeauxAux omnibus à trois chevaux !Et, bourrelés de remords âcres,Tu les verras agenouillés,Le cœur gros et les yeux mouillés,Devant les stations de fiacres !Et le plus fier, le plus romain,Le plus titré sur parchemin,Ira, d’une façon marrie,Très humblement serrer la mainAu vieil Orgue de Barbarie !
N’allons point si loin chercher le Retour :Reste ici, Chérie,Dans un paradoxe étonnant d’amourPour notre patrie,Nous aurons la Lune et le Soleil lourd,L’Étoile fleurie.Le Pays-Paris, Cité bon garçonDigne de ton culte,Est un Océan rude à sa façon,Et de gai tumulte.A deux pas le Bois ; et, sur l’horizon,Le Mont Martre exulte.
Vers le Point-du-Jour, voici les marinsSous les grandes arches.En domptant les flots, ils sont plus sereinsQue des patriarches.Le Trocadéro fait cambrer les reinsSur ses longues marches.
Douce forêt à falbala,Vivement les Champs-ÉlyséesS’illuminent de-ci de-là.Sous les branches vertdegrisées,Les jeunesses désabusées,Près des familles apaisées,Vont écouter du tralala.
Mais si ton âme, ô femmelette !Lasse de ce flux babilleur,Veut une ascension complèteVers un espace ensoleilleur,Sous le ciel, loin de tout railleur,On se sent devenir meilleurPrès du Moulin de la Galette.
Planons au pays des oiseaux,Buvons les brises effrénées.Tandis qu’à nos pieds, dans les eauxDe tes houles bituminées,Nagent des foules obstinées,O Paris, dont les cheminéesRessemblent aux mâts des vaisseaux !
101 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources