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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Églogue Parisiaque

Notes cyclistes

Émile Goudeau· 77 vers

Sur ma fidèle Rudge aux virantes pédales,Circonvolvant mes sandales loin des scandales,Loin des bruits de la Ville et des troubles égouts,Je fuis vers la Forêt et les horizons flous.

Tant de femmes s’en sont allées,Bois de Boulogne, en tes allées,Sur des Humber, sur des WhitworthOu des Gladiator qu’on renomme,Que tu n’es plus qu’un vélodromeOù l’ancien persil serait mort.

Et, sur la route ensoleillée,La pédale jette un éclair ;La fine jambe dérouilléeBat la mesure du plein air.Reviendrez-vous, belles mesdames ?…Elles passent comme des flammes,Les gants blancs et le teint rosé.Qui sait où va leur rêve osé ?Et, seul, le cinématographePendant leur fuite les agrafe.

A peine aperçoit-on leurs yeuxEt deux mollets harmonieux, —Pastel si rapide qui bouge.Mais le reste qu’on n’a pu voir,Maintes le montreront, ce soir,En envolée au Moulin-Rouge.

Vous, Dame, revenez chez vousVite rassurer votre épouxDont le regard vers vous se penchePour savoir quel trop grand élanA fait palpiter votre sang.Murmurez-lui d’un ton troublant : «Nous tandémiserons dimanche !… »

Cyclons et pédalons en emballages fous !Sur ma fidèle Rudge aux virantes pédales,Circonvolvant mes sandales loin des scandales,Loin des bruits de la Ville et des troubles égouts,Tout en rêvant je cours vers les horizons flous.

La Fortune, Déesse aveugleVers qui le Veau-d’Or toujours meugle,N’avait qu’une roue — et sans pneu ! —Voyante, elle ajoute la roueDe derrière, et dès lors se joueYeux ouverts sur l’horizon bleu,Aussi bleu qu’un billet de Banque !Entraîneuse ! Pas un ne manqueDe la coller à queue-leu-leu.

Amants de la cruelle Belle,Craignez qu’au virage une « pelle »Ne démolisse votre jeu.Elle-même parfois dérape ;Mais, très vive, elle se rattrape :Et sa « bûche » attise son feu.Cours donc, vitesse de la foule !L’Univers roule, roule, roule…Les vélos ne sont jamais las.L’automobile vient de naître,Et dévore le kilomètreAvec un alerte fracas.Le chien ennemi s’amadoueEt ne poursuit plus cette roueQu’hier il ne comprenait pas.La Société ProtectriceDes Animaux, en rêve, esquisseLe cheval se croisant les bras.

Sur ma fidèle Rudge aux virantes pédales,Circonvolvant en coups rapides mes sandales,Loin des bruits de la Ville et des troubles égouts,Je cours vers la Forêt et les horizons flous.J’ouvre dans l’air plus pur mes yeux et ma narine,Et l’ozone du ciel élargit ma poitrine.

Chasse le spleen du crâne et du cœur les dégoûts,O Bécane ! et que Dieu garde ton pneu des clous !Ou qu’une innovation du diableNous dote enfin d’un increvable !O Perrodil,Ainsi soit-il.

77 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources