Poèmes parisiens, 1897· Églogue Parisiaque
Tentation
I
Si j’avais quelque peu d’argent,Je m’en irais à la campagneDans un sleeping-car diligent,Si j’avais quelque peu d’argent.Avec un sourire indulgentJe congédîrais ma compagne.Si j’avais quelque peu d’argent,Je m’en irais à la campagne.
II
Je m’en irais là-bas, bien loin,Dans quelque effroyable contréeOù je dénicherais un coin.Je m’en irais là-bas, bien loin.Je me construirais dans du foinUne thébaïde ignorée.Je m’en irais là-bas, bien loin,Dans quelque effroyable contrée.
III
Je déjeunerais d’un œuf frais,Et je souperais d’un fromage ;Dans un coquetier fait exprèsJe déjeunerais d’un œuf frais ;Et, par miracle, je feraisDe l’eau mon unique breuvage.Je déjeunerais d’un œuf fraisEt je dînerais d’un fromage.
IV
Je ne verrais plus les grands toitsOù le soleil grille l’ardoise.Dans le voisinage des bois,Je ne verrais plus les grands toits,Ni ma voisine, frais minoisOrné d’une lèvre-framboise.Je ne verrais plus les grands toitsOù le soleil grille l’ardoise.
V
Je ne mettrais plus d’habit noir,De gilet, de cravate blanche.Pour aller parader le soir,Je ne mettrais plus d’habit noir.Je serais habillé d’espoir,Coiffé d’un chapeau de pervenche.Je, ne mettrais plus d’habit noir,De gilet, de cravate blanche.
VI
J’oublierais les belles de nuitEt les princesses de la rampe ;J’irais prendre un autre déduit.J’oublierais les belles de nuit !Dans l’odeur generis suiDe la Margoton qui se campe,J’oublierais les belles de nuitEt les princesses de la rampe.
VII
Je n’aurais point là de papier,Ni d’encre Mathieu, ni de plumes.Oh ! plus de vers à recopier !Je n’aurais point là de papier.Et je ne mettrais plus sur piedDes poèmes ou chants bitumes !Je n’aurais point là de papier,Ni d’encre Mathieu, ni de plumes.
VIII
Et je n’aurais plus de discoursA prononcer aux Hydropathes :Étant seul, je me tais toujours.Je ne ferais plus de discours…Comment haranguer les bois sourds,Et les bêtes à quatre pattes ?Là, je n’aurais plus de discoursA prononcer aux Hydropathes.
IX
Je n’entendrais plus les clameursDes jaloux et des imbéciles,Les racontars et les rumeurs !Je n’entendrais plus de clameurs !J’écouterais les moissonneursChanter des romances fossiles.Je n’entendrais plus les clameursDes jaloux et des imbéciles.
X
Je comprendrais peut-être bienL’amour de la pêche à la ligne.Étendu sur un sable ancien,Je comprendrais peut-être bien !Oh ! rester, sans penser à rien,Devant un poisson qui s’esbigne !Je comprendrais peut-être bienL’amour de la pêche à la ligne.
XI
Mais, hélas ! je suis à ParisPar une chaleur tropicale ;Et j’ai des aspects ahuris,Car me voilà seul à Paris.Je fume dans du papier rizLa cigarette monacale ;Car me voilà seul à ParisPar une chaleur tropicale.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources