Poèmes parisiens, 1897· Almanach
Temps de pluie
Paris a quelquefois des allures funèbres.
Le Brouillard et la Pluie appellent les Ténèbres,Et leur disent : Venez transformer en tombeauCe Paris qu’un soleil fait si vivant et beau :Venez ! nous tournerons le long des avenues.Au cœur des amoureux, au cœur des ingénues,Nous ravirons le clair bouquet aux mille fleurs,Et nous y placerons l’immortelle des pleurs ; —Les rires se fondront au souffle de la brume ;Et les joyeux d’hier, désertant le bitume,Sous leurs manteaux pareils aux suaires des mortsS’enfuiront éperdus. — Ils faibliront, ces forts ! —Au lieu d’oublier tout, et de brûler la vie,Ils auront des sursauts de terreur et d’envie :Ils se rappelleront la mort de chers parents. —O les rêves défunts, les soucis écœurants !Les nuits d’antan, et les maîtresses disparues !Ils auront le dégoût des squares et des rues ;Ils rentreront chez eux, pénibles, l’œil fondant,Et près de l’âtre obscur où la flamme en grondantEssaiera de lutter contre la bise amère,Ils penseront, combien leur vie est éphémère,Combien tout est banal, inutile, odieux.Les plus fiers sertiront de larmes leurs deux yeux,L’homme de cœur aura des pensers de couleuvre,L’artiste se prendra de dégoût pour son œuvre,Le penseur cherchera son front, sans le trouver ;Tous passeront leur temps en lutte, à s’énerver,Vaincus comme Israël combattant contre l’ange ;Leur idéal disparaîtra, noyé de fange.Ils baisseront la tête, et diront : Qu’y a-t-il ?Et nous viendrons avec notre venin subtilRépondre : Rien, il n’y a Rien, Hommes ni Choses ;Rien, parfums d’Idéal ; rien, souvenirs de Roses ;Les femmes ne sont rien, et l’Avenir n’est rien !Pur néant ! Rien le Beau ! rien le Vrai ! rien le Bien !
Or, pour fuir ce logis que la tristesse oxyde,Où tournent des pensers vagues de suicide,Pour fuir le spleen, l’amer dégoût, et les remords !Ils voudront, ressortir. — Hélas ! rentrer dehors !Chercher en des coins noirs des amis invisibles,Recommencer, mouillés, sinistres, impossibles,La marche sous la pluie effroyable, traînantSuicide, remords et spleen à l’avenant, —
Jusqu’à ce qu’un rayon, perçant la voûte noire,De nouveau les convie à chanter, rire et boire,A réaimer Paris, ses femmes et ses fleurs…En attendant, venez, ô princesses des pleurs,Venez, Brumes, venez, Fanges, venez, Ténèbres !
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources