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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Ciels de lit

Pourquoi je ne t’épouse pas

Émile Goudeau· 71 vers

Des brunes ! Et combien de blondes ou châtaines !Des regards bleus ou noirs ! Jeunes filles lointainesDéjà, que mes deux yeux ne reverront jamais !Fleurs très chastes d’amour nubile que j’aimais !Quelle route normale et plane aurait suivieMa vie unie à tout jamais à votre vie !Le mariage ! un mot terrible ! Et cependantCe mot m’a fait rêver parfois, en regardantQuelqu’un de ces profils délicats et sans plâtreAu calme frais d’un rêve assis au coin de l’âtre.Elles avaient des noms qui sont restés en moiEt que je n’ai jamais pu revoir sans émoi :Jeanne, Albertine, Blanche, Élodie, Anne et Rose,Avec un tas de doux surnoms à l’eau de rose.

Jeanne surtout, profil judaïco-païenEncadré de cheveux d’un blond vénitien,Si charmeuse et moqueuse ainsi qu’un joli merle.Il me souvient d’un soir où je l’appelai « perle »Au bout d’un acrostiche idiot très galant…La fin de ce poème ébauché reste en blanc.Et pourquoi n’épousé-je pas ces Arabelles ?Être cocu plus tard m’est bien égal, ô belles !Mais d’avance je suis las et tout ébahiDes efforts qu’il faudrait pour aller jusqu’au oui.Ma paresse !… Songez, épouses disparues,Que j’ai trop peu de temps, et Paris trop de rues.

Venir, aller, courir ! Courir, aller, venir !Le fiacre ! le tramway ! Sans manger, sans dormir !Se rendre chez l’adjoint du maire, à la mairie,Pour qu’il fixe le jour, l’heure où l’on nous marie,Et pour rectifier, après force babil,Les bourdes d’un état civil très incivil ;Presto chez le curé, dito chez le vicaire,Pour payer un sermon pas bien long, mais vulgaire,Et pour laver mon âme au bénitier du coin.Et puis les fournisseurs ! ! !… Ensuite le grand point :Choisir un logement. — Bon : Parlez au concierge…On lui parle. Le monstre à votre appel émergeDe son antre, et vous offre un sous-sol gras, ou bienUne mansarde dont vous ne voulez pour rien. —Fouette cocher ! ailleurs. Du premier au sixièmeIl faut tout voir. Tant pis ! Je prendrai le troisième. —Débat contradictoire acharné sur le coût.Et les parents ? Encor faut-il savoir leur goût.On va voir. « Quelle ordure ! y pensez-vous ? Un antre,Une grotte ! Comment voulez-vous que l’on entreLà-dessous ? Il nous faut la porte à deux battants,Le corridor immense, et du marbre dedans :Une statue ou deux en bois, en terre, en plâtre,Représentant Vénus, Mercure ou Cléopâtre… »Et les et cætera… « Qu’en pensez-vous, maman ? » —La belle-mère prend un air de caïmanPour happer ce crapaud de gendre inconcevable.On se tue à trouver ce logis introuvable :C’est trop haut ! c’est trop bas ! C’est trop près ! c’est trop loin !Puis en chœur : C’est trop cher ! ! Enfin on cherche un coinPour se pendre soi-même !Allons donc ! O mignonne,Le pays où l’amour sans chaîne papillonneEst proche : je voudrais te montrer le chemin,Et suivre le sentier en te tenant la main.Je voudrais le livrer ma vie entière, et mêmeMa part de paradis ou d’enfer, tant je t’aime.Mais quand tu me diras : — Marions-nous tous deux,Je deviendrai très froid, voyant devant mes yeuxCe chemin escarpé qui mène à la mairie,Peuplé de fiacres et de paperasserie,Où des êtres suant dans leur habit, vexésPar leurs bottes, s’en vont durement carrossés.

Tiens ! mignonne, dormons dans les bras l’un de l’autreEn murmurant tout bas : Quel bonheur est le nôtre !

71 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources