Le Cœur Solitaire, 1895· III Fenêtres sur la vie
XVII. « Charme indéfinissable et fin, le soir d’été »
Charme indéfinissable‖ et fin, le soir d’étéSe glisse, souffles, fleurs‖ et voix, par les fenêtres.Comme sa paix se pose‖ en baume sur les lèvres !Comme son calme apprend‖ aux âmes la bonté !Il est profond, il est‖ limpide, son azurEnseigne que, miroir‖ du ciel, le coeur soit pur ;Il est le visiteur‖ invisible qui passe,Se penche, et dont les doigts‖ de douceur entrelacent,Comme aux roses des murs‖ ils mêlent les glycines,Notre sourire humain‖ à nos douleurs divines.Il parle ; il nous remplit‖ de tendresses confuses,Pour rien, pour la chanson‖ d’un pauvre qui s’éloigne,Ou pour une fumée‖ au ciel, pour une voileSur la mer. Le soir seul‖ est notre hôte, on refuseD’ouvrir aux passions‖ qui frappent à la porte ;L’âme qui laisse au loin‖ s’affaiblir leurs voix fortesRépand un chaste éclat‖ d’étoile solitaire,Mais devant la muette‖ ivresse de la terre,Devant le Dieu caché‖ qui déborde la vie,On pleure, on s’agenouille,‖ on joint les mains, on prie.
Souffles, voix… on croyait‖ écouter Dieu qui parle,Quand le seul vieil instinct‖ charnel, hélas ! Chuchote.Le soir est plein de bras‖ ouverts, de lèvres chaudes,D’yeux trop grands qu’on voudrait‖ fermer avec des larmes.Des murmures venus‖ du fond de l’ombre appellent…Le jardin défaillant‖ cède à l’universelleVolupté qui ravit‖ les sphères dans leurs orbes.La brise en effeuillant‖ des roses fuit, agiteLa treille ; l’air bleuit,‖ les rossignols accordentLe fébrile cristal‖ de leurs flûtes magiques ;L’herbe ondule au vent, l’eau‖ bruit, et de la cimeAux branches basses, l’arbre‖ éperdu balbutieDes mots que le désir‖ secret de l’homme achève.L’heure est comme une vierge‖ avant les noces ; puisLa dernière clarté‖ remonte au ciel : la nuitFrissonnante descend‖ sur le jardin qui rêve ;Elle se pose, endort‖ l’herbe ; l’arbre s’apaise ;Et désormais, parmi‖ l’immobile feuillage,Le coeur ivre et gonflé‖ reste seul inquiet.Hélas ! Aimer, aimer‖ encore, aimer toujours…On lutte à peine, et sur‖ l’appel de la chair lâche,Sincèrement, comme on‖ pleurait, comme on priait,On reprend la chanson‖ impure de l’amour.Fièvre du sang qui va‖ créer, mélancolieDe l’âme qui se sent‖ mortelle et se délieEt se fond dans un lourd‖ sanglot de volupté !Vers l’immense tristesse‖ et l’immense bonté,Vers la femme, fruit d’or‖ où brûle tout l’été,On tend ses mains enfin‖ plus simplement humaines,Et la nuit bienheureuse‖ alors, paisible et pâle,Emportant la terrestre‖ idylle sous son aile,Autour de ses tremblants‖ enclos d’étoiles mèneLe choeur mystérieux‖ des heures nuptiales.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
53 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources