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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cœur Solitaire, 1895· VIII L’inquietude de dieu

LXV. « Le sombre ciel lacté se voûte en forme d’arche »

Charles Guérin· alexandrins, 89 vers

Le sombre ciel lacté‖ se voûte en forme d’arche.Un grand silence ému‖ berce les choses ; l’arbrePalpite au vent léger‖ qui passe, et dans l’étableOn entend remuer‖ les bêtes dans la paille.La confuse rumeur‖ des sèves qui travaillentTraverse le sommeil‖ de l’homme après la tâche.Comme un laboureur las‖ qui s’arrache à la glèbe,L’humble poète alors‖ sort de la chair et lèveVers la vivante nuit,‖ radieuse et profonde,Un front qui porte aussi‖ sa lumière et ses mondes.Hélas ! Interroger‖ ce qui ne peut répondre,Dit-il ! Ah ! Tout mon coeur‖ débile et sa misère !J’ai laissé sous mon toit‖ s’endormir mon aïeule,Et me voici, devant‖ le songe de la terre,Frissonnant comme un brin‖ de foin sec sur la meule.Le rythme intérieur‖ qui régit la matièreComme l’illustre lyre‖ antique émeut les pierres,Les sèves en tumulte‖ écartent les écorces,Autour de moi la ruche‖ invisible bourdonne,Et, frêle comme un jonc‖ dans le fleuve des forces,Je doute en fléchissant‖ de mon âme immortelle :Ô nuit, le temps s’écoule,‖ et je ne suis qu’un homme !

Plus faible et sanglotant‖ qu’au jour de mon baptême,Je pense à vous, qui, hauts‖ et droits, ô mes ancêtres,Vécûtes avec l’âme‖ et la force des cèdres.La voix du créateur‖ sur vos fibres vibrantesChantait comme un vent pur‖ dans les rameaux sonores.Votre coeur large et plein‖ s’ouvrait comme une grange ;Vous aimiez l’oraison‖ du pauvre à votre porte,Et votre foi d’enfants‖ pleurait sur l’évangile.Béni soit notre pain‖ de chaque jour, béniesLa journée et la nuit,‖ disiez-vous, et la vieCoulait pour vous comme une‖ eau claire sur l’argile.

L’été brûlait ; et vous‖ veniez avec l’épouseVous asseoir où je suis,‖ aux heures où le jourS’enfuit en ne laissant‖ au ciel que des étoiles.Alors le vieux désir‖ humain joignait les bouches.Sans penser que la mort‖ est au fond de l’amour,Vous laissiez puissamment‖ tressaillir dans vos moellesLa saine volupté‖ qui fait les fortes races.Plus tard, quand, jardinier‖ ridé, l’automne passe,Vous voyiez à vos bras‖ les enfants se suspendreComme un bouquet de fruits‖ dorés après la branche.Simples et droits, ô mes‖ ancêtres, vous portiezDes âmes que le soir‖ de la chair trouvait grandes.

Large ivresse ! J’entends‖ chuchoter les halliers,Et la terre en amour‖ rit au céleste abîme.Le temps plane sur moi‖ comme un aigle immobile.Je voudrais me confondre‖ avec les choses, tordreMes bras contre la pierre‖ et les fraîches écorces,Être l’arbre, le mur,‖ le pollen et le sel,Et me dissoudre au fond‖ de l’être universel.Je ne veux pas de femme‖ en pleurs sur ma poitrine :Toute chair à ma bouche‖ a le goût du péché,Et mon coeur est amer‖ comme un fruit desséché.Que Dieu jette son nom‖ sonore à la ravine,Et mon esprit, coteau‖ pierreux et désolé,Ne rendra pas l’écho‖ des paroles divines.C’est que dans l’ivre et large‖ émoi des belles nuitsOù tout bruit, palpite‖ et soupire à la fois,Où le silence même‖ a sa rumeur, les voixCouvrent la mélodie‖ absolue ; et l’espritQu’on a tenu penché‖ trop longtemps sur la foiS’y trouble comme un clair‖ visage au fond d’un puits.Celui qui frappe au seuil‖ et prie avec des larmesSe voit un étranger‖ qu’aucun hôte n’accueille ;On se sent faible ; on tremble,‖ on doute que son âmeDans la création‖ pèse plus que la feuille ;On craint que la clarté‖ divine ne soit plusQu’une dernière étoile‖ au coeur des hommes purs.Le monde est triste et vieux,‖ et les nouveaux venusPour qui le ciel est vain‖ comme un mot inconnuOnt recouché le Christ‖ dans son sépulcre obscur.

Mais je veux, ô mon Dieu,‖ malgré tout, croire en toi.Prête-moi la candeur‖ de la vierge et la foiDe l’enfant. Que je sois‖ vigilant, bon et simple.Accorde-moi sur tous‖ les dons l’humilité,Afin que j’offre au vent‖ de ta volonté sainteLe docile et profond‖ émoi d’un champ de blé.Permets-moi d’oublier‖ qu’un soir des temps anciensLe doute déborda‖ du calice divin.Enfin rends à mon coeur‖ la jeunesse d’aimer ;Que le grain germe encor‖ dans ce jardin fermé !Je cherche en égaré‖ ta croix au carrefour,Je t’appelle à travers‖ la nature vivante ;Il est temps de m’entendre,‖ ô Dieu ! Ne sois pas sourd,Réconforte mon âme‖ obscure, ta servante,Car, pareille à l’abîme‖ étoilé de l’amour,L’immensité des cieux‖ nocturnes m’épouvante.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6−6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

89 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources