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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cœur Solitaire, 1895· VIII L’inquietude de dieu

LXIV. « Entrerai-je, ce soir, seigneur, dans ta maison »

Charles Guérin· alexandrins, 64 vers

Entrerai-je, ce soir,‖ seigneur, dans ta maison,Sans craindre que ma chair,‖ vouée aux oeuvres viles,Apporte le relent‖ de luxure des villesÀ la candeur‖ des jupes d’ombre‖ en oraison ?

Je songe à d’autres jupes d’ombre‖ qui sont doucesPour endormir l’effroi‖ des poètes malades,À des doigts alourdis‖ d’anneaux aux pierres troubles,Troubles comme des yeux‖ menteurs, comme mon âme.

Entrerai-je, ce soir,‖ seigneur, dans ta maison,Si mon haleine tord‖ l’humble flamme des cierges,Si ma prière même‖ inquiète les vierges,Eau claire où s’élargit‖ la chute d’un poison ?

Je songe à des toisons‖ souples de courtisanesOù les désespérés‖ enfouissent leur songe,Bonnes toisons qui font‖ la nuit sur les visages,Lourdes comme l’amour,‖ sourdes comme des tombes.

Que votre main soit rude‖ et juste et me châtie,Seigneur, seigneur, moi qui‖ voudrais tant vous aimer !Laissez, lasse de cris,‖ ma bouche se fermer,Pour la rouvrir vous-même‖ ensuite avec l’hostie.

Je songe aux nuits de joie‖ ivres et douloureusesOù ma soif, accoudée‖ à des tables mauvaises,Se versait les boissons‖ de flamme dont s’abreuventCeux que serre à la gorge‖ un ancien sacrilège.

Je viens vers vous, du fond‖ de mon iniquité,Je viens vers vous, seigneur,‖ à qui les enfants parlent,De tout mon bon vouloir‖ et de toutes mes larmes,Être triste avec vous,‖ moi qui vous attristai.

L’immémorial faix‖ de péchés, le fardeauDe luxure et d’orgueil‖ creuse mes reins qui saignent.Aux margelles des puits‖ nulle samaritaineN’a tendu vers ma soif‖ ses paumes pleines d’eau.

Oubliez que je fus‖ des serviteurs indignes ;Et dans l’ombre que font‖ les collines, le soir,Celui qui cherche l’âtre‖ et la pierre où s’asseoirSentira qu’un pardon‖ se couche sur les vignes.

La nuit tombe et m’arrête‖ où dort votre maison ;Les ramiers se sont tus,‖ mais les fontaines chantent,Fraîcheur obscure,‖ en palpitant‖ pour que j’y trempeMes mains, l’aridité‖ de ma bouche et mon front.

L’eau froide et pure‖ emportera‖ vers les ténèbresLe souvenir fiévreux‖ d’un passé de caresses,La mémoire des voix,‖ des regards et des gestes,Et le souffle de feu‖ qui brûle encor mes lèvres.

Faites, seigneur,‖ miséricorde‖ à ma faiblesse,À cette toute‖ faiblesse des pauvres âmesQui n’ont pleuré que pour‖ la chair tiède des femmes.Que je souffre, seigneur,‖ des ronces qui vous blessent ;

Que la croupe des boucs‖ crispés sur le portailServe d’éternel lieu‖ d’exil à mes péchés,Et que la palme offerte‖ aux coeurs purifiésExalte en moi l’azur‖ des vierges du vitrail.

Je serai digne alors‖ de gravir, humble et pâle,Le seuil de gloire où les‖ rois même parlent bas,Et mon coeur et mes pieds‖ nus ne sentiront pasLe froid de la divine‖ espérance et des dalles.

… cette prière, hélas !‖ N’est-ce pas seulementLe glas que sur soi-même‖ agite une âme simpleÀ qui les yeux naïfs‖ de ses chagrins d’enfantOnt souri tristement‖ du plus loin de leurs limbes ?

N’est-ce pas le glas lourd‖ du vain rêve que fontDans leurs soirs douloureux‖ les vieilles fois qui meurent :Entrerai-je, nocturne‖ et las, dans la maisonOù le maître de vie‖ ineffable demeure ?

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6=6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources