Le Cœur Solitaire, 1895· II A Francis jammes
XI. « Ô Jammes, ta maison ressemble à ton visage »
Ô Jammes, ta maison‖ ressemble à ton visage.Une barbe de lierre‖ y grimpe ; un cèdre ombrageDe ses larges rameaux‖ les pentes de ton toit,Et comme lui ton coeur‖ est sombre, fier et droit.Le mur bas de ta cour‖ est habillé de mousse.La maison n’a qu’un humble‖ étage. L’herbe pousseDans le jardin autour‖ du puits et du laurier.Quand j’entendis, comme un‖ oiseau mourant, crierTa grille, un tendre émoi‖ me fit défaillir l’âme.Je m’en venais vers toi‖ depuis longtemps, ô Jammes,Et je t’ai trouvé tel‖ que je t’avais rêvé.J’ai vu tes chiens joueurs‖ languir sur le pavé,Et, sous ton chapeau noir‖ et blanc comme une pie,Tes yeux francs me sourire‖ avec mélancolie.Ta fenêtre pensive‖ encadre l’horizon ;Une vitrine, ouverte‖ auprès d’elle, reflèteLa campagne parmi‖ tes livres de poète.
Ami, puisqu’ils sont nés,‖ les livres vieilliront ;Où nous avons pleuré‖ d’autres hommes riront :Mais que nul de nous deux,‖ malgré l’âge, n’oublieLe jour où fortement‖ nos mains se sont unies.Jour égal en douceur‖ à l’arrière-saison ;Nous écoutions chanter‖ les mésanges des haies,Les cloches bourdonnaient,‖ les voitures passaient…Ce fut un triste et long‖ dimanche des rameaux :Toi, pleurant ton amour‖ et plaintif comme une eauQui dans l’herbe, la nuit,‖ secrètement sanglote ;Moi, plein de mort, rêvant‖ d’un suprême départSur la mer où tournoient‖ les barques sans pilotes.Nous écoutions tinter‖ les sonnailles des chars,Pareillement émus‖ de diverses pensées,Et le ciel gris pesait‖ sur nos âmes blessées.Reviendrai-je dormir‖ dans ta chambre d’enfant ?Reviendrai-je, les cils‖ caressés par le vent,Attendre la première‖ étoile sous l’auvent,Et respirer dans ton‖ coffret en bois de rose,Parmi l’amas jauni‖ des vieilles lettres closes,L’amour qui seul survit‖ dans la cendre des choses ?Jammes, quand on se met‖ à ta fenêtre, on voitDes villas et des champs,‖ la montagne et ses neiges ;Au-dessous c’est la place‖ où ta mère s’assoit.Demeure harmonieuse,‖ ami, vous reverrai-je ?
Demain ? Hélas ! Mieux vaut‖ penser au temps d’hier.Une âme sans patrie‖ habite dans ma chair.Ce soir, un des plus lourds‖ des soirs où j’ai souffert,Tandis que, de leur flamme‖ éparse sur la mer,Les rayons du soleil‖ couchant doraient la grève,Les cheveux trempés d’air‖ et d’écume, j’allais,Roulé comme un caillou‖ par la force du rêve.La terrible rumeur‖ des vagues m’appelait,Voix des pays brûlés,‖ des volcans et des îles ;Et, le coeur plein de toi,‖ j’ai marqué d’un galet,Veiné comme un bras pur‖ et blanc comme du lait,Le jour où je passai‖ ton seuil, fils de Virgile.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[aa] 3[abba] 3[abab] 2[aaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a visage / ombrage féminine, classiquea toit / droit masculine, classiquea mousse / pousse féminine, classiquea laurier / crier masculine, classiquea l’âme / Jammes féminine, non classiquea rêvé / pavé masculine, classiquea pie / mélancolie féminine, classiquea l’horizon / vieilliront masculine, non classiqueb reflète / poète féminine, classiquea riront / l’arrière-saison masculine, non classiqueb n’oublie / unies féminine, non classiquea haies / passaient féminine, non classiquea rameaux / eau masculine, mixtea sanglote / pilotes féminine, non classiqueb départ / chars masculine, non classiquea pensées / blessées féminine, non classiquea d’enfant / vent / l’auvent masculine, classiquea rose / closes / choses féminine, classiquea voit / s’assoit masculine, classiqueb neiges / reverrai-je féminine, non classiquea d’hier / chair masculine, classiquea souffert / mer masculine, classiquea grève / rêve féminine, non classiqueb j’allais / m’appelait masculine, classiquea îles / Virgile féminine, non classiqueb galet / lait masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 2.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources