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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cœur Solitaire, 1895· I

I. « Ô mon ami, mon vieil ami, mon seul ami »

Charles Guérin· distiques, alexandrins, 53 vers

Ô mon ami, mon vieil‖ ami, mon seul ami,D’entre tout ce passé‖ déjà mort à demiRappelle-toi nos soirs‖ de détresse commune,L’été, dans un jardin‖ public baigné de lune.Après avoir de rue‖ en rue longtemps erré,Nous nous asseyions là,‖ le coeur désespéré,Sous le feuillage noir‖ entouré de nuit claire.Il faut croire, être bon,‖ sourire, admirer, plaire,Aimer, soupiraient l’ombre‖ et l’eau, toutes les voixNocturnes, qui parlaient‖ et chantaient à la fois.Il faut aimer, venez,‖ nous avons d’enlaçantesCaresses, murmuraient‖ près de nous des passantes ;Et la brise, à travers‖ les fleurs et les rameaux,Faiblement répétait‖ encor les mêmes mots.Il faut aimer, disaient‖ les bouches sur les bouches ;Mais leurs tendres conseils‖ nous rendaient plus farouches,Et nous restions crispés‖ par un orgueil pervers.Un air léger glissait‖ sur nos yeux entr’ouverts,La lune bleuissait‖ les bosquets immobiles,Et, dans l’obscurité‖ des berceaux, les idylleschuchotaient.

ô railleur,‖ nous aurions dû pleurer,Nous laisser vivre enfin,‖ tressaillir, respirerL’arôme sensuel‖ du foin coupé, des roses ;Avec avidité‖ jouir de toutes choses,Et répondre à la chair‖ qui nous cherchait ce soir.Mais les coeurs trop subtils‖ savent mal s’émouvoir.En regardant passer‖ les formes vaporeusesDes amants suspendus‖ aux bras des amoureuses,Nous ricanions, les poings‖ levés contre le ciel ;Tu tendais à ma soif‖ des paroles de fiel,Et j’offrais à ta faim‖ des mots pétris de cendre.Ah ! Pourquoi donc toujours‖ en soi-même descendre ?Pourquoi prétendre aller‖ au fond de ses douleursOu saisir les raisons‖ de la grâce des fleurs ?Pourquoi dans un creuset‖ jeter l’âme et le mondeEt dans l’être infini‖ laisser tomber la sonde ?Nous n’aurions donc pas pu‖ sentir plus simplement,Et, livrés sans pensée‖ au charme du moment,Obéir au destin‖ qui veut parfois qu’on vive,Pleins d’ivresse, en suivant‖ la nature naïve ?Hélas ! Dans la langueur‖ de ces longs soirs d’étéOù tant d’amants depuis‖ l’éden ont sangloté,Nos veines ne roulaient‖ qu’un sang libre de fièvres ;Un dur orgueil scellait‖ le baiser sur nos lèvresEt réprimait les pleurs‖ qui nous venaient aux yeux.Au milieu des massifs‖ d’arbres mystérieuxUne pâle clarté‖ flottait sur les pelouses.L’air était doux. Amants‖ et pensives épouses,Tout être s’en allait‖ sur un autre penché.Seuls, mon coeur solitaire‖ et ton coeur desséché,Gorgés de désespoir,‖ d’amertume et de haine,Reniaient cette nuit‖ si saintement humaine.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
26((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
2 distiques
Mots à la rime
a ami / demi masculine, classiqueb commune / lune féminine, classiquea erré / désespéré masculine, classiqueb claire / plaire féminine, classiquea voix / fois masculine, classiqueb d’enlaçantes / passantes féminine, classiquea rameaux / mots masculine, classiqueb bouches / farouches féminine, classiquea pervers / entr’ouverts masculine, classiqueb immobiles / idylles féminine, classiquea chuchotaient / pleurer / respirer masculine, classiqueb roses / choses féminine, classiquea soir / s’émouvoir masculine, classiqueb vaporeuses / amoureuses féminine, classiquea ciel / fiel masculine, classiqueb cendre / descendre féminine, classiquea douleurs / fleurs masculine, classiqueb monde / sonde féminine, classiquea simplement / moment masculine, classiqueb vive / naïve féminine, classiquea d’été / sangloté masculine, classiqueb fièvres / lèvres féminine, classiquea yeux / mystérieux masculine, classiqueb pelouses / épouses féminine, classiquea penché / desséché masculine, classiqueb haine / humaine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

53 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources