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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cœur Solitaire, 1895· IV Mélancolies a Viollis

XXXV. « Parfois, sur les confins du sommeil qui s’achève »

Charles Guérin· alexandrins, 51 vers

Parfois, sur les confins‖ du sommeil qui s’achève,À l’heure où l’âme est triste‖ et flotte au bas du rêve,Un souvenir d’amour‖ nous étreint à la gorge,Vivant et si profond‖ qu’on en voudrait mourir.Le coeur, rempli de pleurs‖ voluptueux, déborde ;On mord en sanglotant‖ les draps, la chair sans forceSe fond dans la langueur‖ exquise de souffrir :« Mon enfant, mon enfant‖ d’autrefois, mon enfant !D’où reviens-tu‖ vers notre lit,‖ ma bien-aimée ?Sèche à ma bouche en feu‖ tes paupières mouilléesEt referme tes bras‖ sur mon corps doucement.Ô ma maîtresse, enfin,‖ te voilà revenue,Tendre comme aux beaux jours‖ de notre amour, et nue.Mêle sans me parler‖ tes larmes à mes larmesEt que leur chaude pluie‖ entre en nous jusqu’à l’âme.Que faisais-tu, sans moi,‖ si loin ? As-tu souffert,Prié, passé les mers,‖ hélas ! Peut-être aimé ?Mais qu’importe ! Au bon pain‖ il faut le sel amer ;Ton coeur bat sur mon coeur‖ et nos bras sont fermés,Et ton émoi me fait‖ revivre ma jeunesse.Mon enfant, mon enfant,‖ ô maîtresse, maîtresse ! »

L’âme ainsi se souvient‖ et chuchote en rêvantComme un arbre agité‖ murmure sous le vent.

Or l’aube a moissonné‖ les étoiles, le jourDéjà contre la vitre‖ étend ses ailes grises,Et dans son lit‖ le solitaire‖ obscur et tristePleure encor sur le vain‖ fantôme de l’amour.Ô rêveur, tu dormis‖ trop longtemps, lève-toi !Range ta lampe éteinte‖ et rouvre la fenêtre,Que le vent du matin‖ te baigne et te pénètreAvec l’arome jeune‖ et vierge du sol. Vois,L’orient au-dessus‖ des collines s’allume ;Le firmament doré‖ s’emplit comme une coupeOù la lumière à flots‖ ruissellerait. ÉcouteLe métal des marteaux‖ tinter sur les enclumes,Les cloches bourdonner‖ dans leurs ruches de pierre,Et le peuple rouler‖ son fleuve de rumeurs :Noblement, sous le dais‖ sonore des prières,La probe humanité‖ retourne à son labeur,Et la chair du divin‖ artisan se consomme.Descends parmi la foule‖ en marche, apprends des hommesQu’on peut vivre chargé‖ d’amour et de douleur,Toi qui, subtilisant‖ l’art viril en malade,Secret orfèvre, autour‖ d’un esprit sombre enlacesLes magiques anneaux‖ de cristal des syllabes.

Ah ! Lève-toi, Lazare,‖ et romps tes bandelettes !Que, miroirs élargis,‖ tes prunelles reflètent,Pour faire au fond des coeurs‖ chanter le sang plus fort,Le funèbre soleil‖ du royaume des morts ;Et, comme un enfant nu‖ trempé dans une eau vive,Avec un grand frisson‖ plonge-toi dans la vie !

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6=6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

51 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources