Au clair de la dune, 1909
XXXVII. Mer tueuse
La mer ne s’abandonne, en ses jeux redoutables,Qu’à ses fils de la côte, aux marins véritables,Le visage et le cœur également bronzés ;Ces amants aux bras forts, à la rude tendresse,Et pour qui, cependant, elle n’a ni caresses,Ni sourires, ni doux baisers.
Ce sont eux qu’elle prend, avide d’hécatombes,Pour servir de pâture à ses béantes tombes.La marâtre en son sein berce bien plus de mortsQue n’en couve la terre en ses sombres entrailles.O pauvres mariniers dormant sans funéraillesAu cœur des flots veufs de remords !
Qu’ils aillent arborant, les cieux, l’azur ou l’encre,Le pêcheur, chaque jour en chantant, lève l’ancre.Stoïque, il va livrer sa vie à l’océan :Gage d’un peu de pain pour les siens, ô misère !Il va, brave, et se sent sur l’onde qui l’enserreGuetté par l’horrible néant.
Au sommet de la dune, ayant vu passer l’heure,La femme — ses enfants à genoux — prie et pleureL’homme fatalement marqué pour le trépas.Elle réclame au moins son cadavre… Et, macabre,La vague semble rire à sa plainte, et se cabreFéroce,— et ne le lui rend pas.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au clair de la dune, Bruxelles, OSCAR LAMBERTY, ÉDITEUR, 1909· numérisation gutenberg.org· Sources