Au pays de Manneken-pis, 1883
Marchande de marée
C’Est la fille d’un poissonnier,A l’ail noir, aux blanches quenottes,Qui dans ses vermeilles menottesConserve mon cœur prisonnier.
Mon pauvre cour mis à la daubeNe se lamente certes pas :Sa geôlière a des appasQue l’on retrouve encore à l’aube…
Il faut la voir, le vendredi,Jour de Vénus et de marée,Trôner, pimpante, chamarréeAu comptoir, de persil verdi.
Sa main plus rose que l’ouïeDes goujons au reflet changeantSert les poissons d’or et d’argentA sa clientèle éblouie.
Il faut la voir aller, venir,Dans sa boutique fabuleuseOù la Pêche miraculeuseSemble étaler son souvenir.
Pour lui plaire, sa marchandiseAdoucit ses bouquets salins,Les homards deviennent câlins,Les moules se font friandise.
Rivales des beaux harengs-saurs,Près des turbots tout ronds aux teintesBlafardes de lunes éteintes,Les carpes allument leurs ors.
Les saumons aux mines paternes.Voisins des caviars rancis,Comme des amoureux transisOuvrent de grands yeux ronds et ternes.
Sur les hauts rayons consacrésL’enfilade des coquillagesEn vain combat les maquillagesDe son oreille aux feux nacrés.
A ses pieds les crabes orangesFrôlés du bas de son juponSemblent des monstres du JaponFondus dans des bronzes étranges.
Les maquereaux, poissons… de cœur,Exagérant leurs dos infâmesDont raffolent certaines femmes,La contemplent d’un air moqueur.
Les piments aux lueurs de forgeDans les bocaux de cornichonsTirent la langue à ses nichonsQue jalousent les airs de gorge
Des citrons effilés et mûrs…Son derme offre de plus beaux lustresQue les boîtes — aux noms illustres —Des conserves luisant aux murs :
Rousse, en effet, ses chairs pronéesSe paillètent à l’infiniDes lenticelles d’or bruniQu’on aime aux truites saumonées.
A son rire victorieuxLes rougets rougissent bégueules,Et les cabillauds ont des gueulesBéates de michets sérieux…
Telle Vénus sortant de l’ondeDut voir une cour de poissonsPâmée en d’étranges frissonsAutour de sa Majesté blonde…
Heureux le gourmet qui le soirPrès de la belle poissonnière,Dans son effluve marinière,Comme à l’océan, vient s’asseoir
Impatient qu’elle revêteSa capiteuse nuditéOù fleure encor la cruditéProvoquante de la crevette. !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources