Au pays de Manneken-pis, 1883
Musiciens
DANS le gai brouhaha des ruesParfois on rencontre vagantsDes jouvenceaux extravagants,Porteurs de modes disparues.
Sous des feutres aux bords sans finComme le XVIe en crayonne,Ils cachent un front qui rayonneEn son sourire séraphin.
Leur crinière, émule de l’onde,Dégouline sur le colletDu surtout qui bat leur mollet,Brune, mais le plus souvent blonde !
Ils ont pour maîtresse terreurLa terreur de la calvitie :Auprès d’eux la diplomatieDe Dalila ferait erreur.
Tous ces chevelus sont imberbes !Ils traversent la tête aux cieuxpromeneurs insoucieux,A pas calculés et superbes.
Au bout de leur poing triomphant,Les uns balancent une boîteDe sapin, — longue et tant étroiteQu’on rêve au cercueil d’un enfant :
Sur un lit de velours se case,Au fond du funéraire écrinPrès de l’archet de mauvais crin,Le stradivarius d’occase.
Les autres battent en marchantDes mesures problématiquesEt semblent scander des cantiques…Ce sont les professeurs de chant.
Parfois, pinson sans amygdales,Erre l’ombre d’un soprano…Répétiteurs de piano,Sans cesse en quête de pédales,
D’autres vous écrasent le pied,Les doigts s’agitant dans le vide,L’œil mi-clos, le front plus livideQue leurs manchettes de papier !..
Pourtant, c’est pour ces misérablesQu’on étripe les pauvres chatsEt scie, en espoir d’entrechats,Les érables, — les fiers érables !
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources