Rimes de joie, 1881
Façon de Madrigal
MA honte, ce matin, égale mon dégoût,Le remords dans mon cœur entre mélancolique.Hier au soir, pris d’un spleen farouche, dans l’égoûtJ’ai cueilli le baiser de la femme publique.
— Baiser triste, baiser amer, baiser puni !Oh ! qui donc m’altérait ainsi du vin profaneDe cet amour perdu, mercenaire, et qui faneLa chaste floraison de notre amour béni ?…
Jusqu’à l’aube j’ai dû supporter la caresseDe la femme qui vend sa chair et son cerveau,Elle avait des assauts terribles, ma paresseAllait se réveiller à cet appel nouveau,
Quand, tout au fond de moi, plaintive et point méchante,Une voix murmura : « Garde toi d’oublier ! »Alors la gouge eut beau tendre et multiplierLes sensuels trésors de sa bouche alléchante,
Mon cœur resta plus froid que son cœur, ce glaçon !…Elle pilla mon corps, mon corps irresponsable,— Mais mon âme en ce viol a gardé pour rançonTon souvenir en moi dormant, impérissable !
20 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources