Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rimes de joie, 1881

Cyprien Tibaille

Théodore Hannon· 56 vers

… Il souhaitait de faire du navrement un
repoussoir aux joies. Il aurait voulu étreindre
une femme accoutrée en saltimbanque riche,
l’hiver, par un ciel gris et jaune, un ciel qui va
laisser tomber sa neige, dans une chambre
tendue d’étoffes du Japon, pendant qu’un
famélique quelconque viderait un orgue de
barbarie des valses attristantes dont son ventre
est plein.LES SŒURS VATARD . — J. K. Huysmans.

DANS l’accoutrement d’une gouge,Orgueil des spectacles forains,Tu faisais ondoyer tes reinsEt ta gorge ronde qui bouge.

Un trait de bistre allait tachantTes yeux d’une sombreur étrange,Et sur ton front la poudre orangeÉtalait un soleil couchant.

Ô nonpareille saltimbanque,Ayant de l’or aux brodequinsEt, sur le chignon, des sequins,À faire sauter une banque.

Dans la ravine de tes seins,Pour mettre mes sens en défaite,Du Kananga toujours en fêteTapageaient les souffles malsains.

— C’est ainsi que mes spleens d’artisteEt ma bizarre passionSouhaitent ta possession,Par un ciel d’hiver, doux et triste,

Un ciel d’ocre, barré de gris,D’où va choir la neige têtue…La chambrette serait vêtue,Depuis la cymaise au lambris,

D’étoffes de Chine élégantesEt de panneaux où le JaponBroche la trame du créponDe floraisons extravagantes.

Au long de fleuves inconnus,Des chimères, des hippogriffesNous fixeraient, levant leurs griffesSur des horizons biscornus.

Mais, dans la discrète pénombre,Une lune qu’Yeddo politS’arrondirait au ciel de lit,Témoin de nos baisers sans nombre.

Cependant, plus haut que nos râles,Que nos soupirs et que les crisDe nos deux cœurs endoloris,Un air aux notes sépulcrales

Sous les fenêtres a gémi.C’est une musique navranteTantôt vive, tantôt mourante :Orgue atroce — et pourtant ami !

Tu grondes, tu pleures, tu raillesTon chant, lamentable joujou,Fait frémir le maigre acajouOù tintamarrent tes entrailles.

À moi le rire et le hoquetEt les sanglots et les voix âcresDe ces grands airs que tu massacres,Automatique perroquet !

Viens éteindre aux clameurs raviesDe ton gosier toujours disposLes cris de mes nerfs sans reposEt de mes faims inassouvies !

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources