Rimes de joie, 1881
Grisaille
À Henry Céard
I
LA pluie égrène ses pleurs froids.Sur le sol ils tintent, funèbres,
Ô nuit, déroule les plis droitsDe ta fourrure de ténèbres !
Le jour est mort, en rayons grisSa trouble lueur se tamise.
Jette sur moi, des cieux aigris,Tes grands bras d’ombre, ô nuit promise !
Point de lune en ce triste soir :Elle a rentré ses cornes lentes.
Les réverbères, dans le noir,Font des taches sanguinolentes.
Le spleen, l’ennui, graves tyrans,Courbent nos fronts, d’un pied immonde ;
L’heure fait râler les cadrans…C’est ton glas qui sonne, vieux monde !
II
Ô Jeunesse, pourquoi faut-ilQue ton prisme en nos doigts se brise ?
La Gloire, cet encens subtil,S’évapore à la moindre brise.
La Bonté… verbe décevantLorsque la guigne vous enserre.
La Vertu ? Le plus frêle ventEffeuille cette fleur de serre.
Toi, Beauté, fragile pastel,Le temps sans paix te brutalise.
L’Espérance… un rêve immortelQui jamais ne se réalise…
L’Amitié, dans ce siècle faux,Par l’égoïsme fut tuée
Et le moindre de ses défautsC’est d’être une prostituée.
Quant à l’Amour, qu’il soit mauditÔ le plus vain de tous les termes !
Amour, Amour, on t’a bien dit,Un contact coûteux d’épidermes.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources