Rimes de joie, 1881
Maigreurs
I
J’AIME ton corps de jeune imberbe,Ce corps frêle de garçonnet,Souple, plus svelte qu’un brin d’herbeEt séduisant comme un sonnet.
J’aime ces droites masculinesQui t’enserrent rigidementEn leurs maigreurs dont tu câlinesMon regard de peintre et d’amant.
Tu pris ces membres secs de ligneÀ quelque bronze florentin ;J’y trouve une grâce maligneQue combat un charme enfantin.
Ton corps d’éphèbe, ô femme vraie,Affole tous mes sens troublésAvec ses allures d’ivraieQue le vent ploie au cœur des blés.
Il a l’aimant, il a l’étreinteInquiétante des serpents,Et toujours quelque rouge empreintePersiste à ses baisers pimpants.
J’aime son ostéologieOù s’insèrent des nerfs d’acierEt des muscles dont l’énergieFerait envie au carnassier !
Alléchante minceur du busteQui semble celui d’un enfant…Or comme un jonc preste et robusteIl se redresse triomphant,
Il se cambre en ses claviculesEt sa poitrine a pour fleuronsDeux seins aiguisés, — minusculesComme la pointe des citrons !
II
Vers toi montent, ô ma garçonne,Tous mes rêves mauvais sujetsCar ta prunelle désarçonneLes plus orthodoxes projets.
S’il fallait, ma folle, ma sage,Qu’un nouvel Adam se perdît,Le vieux Serpent dans ton corsageCueillerait le fruit interdit !
Du grand vice la flamme éclaireTes longs yeux indisciplinésEt les sept péchés, pour me plaire,En toi se sont enracinés.
Chez les Grecs ta forme inéditeEut tenté maint fier pétrisseur,Corps païen que l’HermaphroditeChoisirait pour frère — ou pour sœur !
III
Fi de la graisse lourde et veuleAux sédiments envahisseurs !Fi de la graisse ! la bégueuleÉtouffe les contours oseurs.
Elle émousserait tous les angles,Honneur de ton corps tant fêté,Maigreurs dans lesquelles tu sanglesPittoresquement ta beauté.
Le flot débordant et rebelleNivellerait des creux bien chersAux baisers dont la ribambelleVient papillonner sur tes chairs
Tes lignes sèches et maîtressesEn leur nervosisme puissant,Sous la boursouflure des graissesEstomperaient leur rude accent.
Puis quel pillage de chefs-d’œuvre !Tes grands bras, à l’enlacementTenace et doux de la couleuvre,S’épaissiraient bourgeoisement.
Ta jambe musculeuse et droiteComme un chaume superbe, hélas !Ferait crÈver la mule étroiteEt ton bas crème aux coins lilas.
Enfin, sur ta virile hanche,Ta poitrine au sceau virginalEt ta gorge, idéale planche,Iraient s’enfler du sein banal.
IV
Garde, garde à jamais, ô rêve !Ta troublante plasticité,Ta sveltesse, ta forme brêve,Tes nerfs, ta masculinité,
Tes chevilles imperceptiblesEt tes minuscules poignets,Tes épaules irrésistiblesOù mes dents laissent des signets,
Tes doigts habiles, armés d’onglesQui déchirent, très-acérés,Mon cœur avec lequel tu jongles !Tes genoux rondis et serrés,
Ta joue hâve que tu pointillesD’alertes mouches de satin,Tes seins aigus où deux pastillesPosent des lueurs de matin.
— Reste maigre, ô ma maigrelette !Conserve à mon culte d’ancienCette élégance de squeletteOù chaque sexe a mis du sien.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources