Une messe de minuit, 1888
IV. « C’était un chemin creux et sombre »
C’était un chemin creux et sombre,Au tuf gercé par les hivers,Et dont la pente pleine d’ombreSemblait vous rouler aux enfers.
Je courais en proie au vertige ! —L’âpre ciguë, à mes côtés,Hideusement dardait sa tigeAux nœuds glauques, ensanglantés.
La ronce et la cruelle ortieS’efforçaient de lier mes pas…Non loin la chouette blottieRâlait un hymne de trépas…
Et comme une svelte phalène,Sans nulle peur, le feu folletEn dansant à perdre l’haleineDe fleur en fleur gaîment volait.
Les arbres grognaient sur ma tête,Et leurs troncs rêches, contournés,Semblaient courir à quelque fêteDe sabbat rouge — ou de damnés.
L’on aurait dit de noirs fantômesÉlevant aux cieux leurs longs bras,Où les autans grondaient des psaumesA vous réveiller du trépas.
Elles fuyaient, ces mornes souches,Dans l’étrange nuit en grinçant ;Les unes ont des airs farouches,Les autres s’en vont grimaçant.
Et je hâtai mon pas timideAu fond de ce col hasardeux,Évitant la caresse avideDe ces arbres, spectres hideux.
Et, comme une svelte phalène,Sans nulle peur le feu folletEn valsant à perdre l’haleine,D’arbre en arbre gaîment volait.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une messe de minuit, Bruxelles, CHARLES VOS ÉDITEUR, 1888· numérisation books.google.com· Sources