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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dilection, 1925· Triptyque

III. La cathédrale

(Amiens)

Henriette Hervé· alexandrins et octosyllabes, 117 vers

"Seigneur j’ai aimé la beauté de votre maison
et le lieu où habite votre gloire"

Aussi loin que tu sois,‖ c’est ici ta maisonEt le lieu qu’habité ta gloire,Car j’ai su te contraindre,‖ à force d’oraisons,A t’intégrer à ma mémoire !Pleur à pleur, peine à peine,‖ et combat a combat,J’ai créé dans mon âme‖ une église idéaleOù tu reçois, sans intervalles,L’hommage de deux chants‖ dont la force est égaleDies iræ ! Alléluia !

Chant de mort, chant de vie,‖ hymnes d’amour tous deux,Qui maintenant se réunissentSous la voûte achevée‖ où tu règnes, Beau Dieu !Mais dont un seul dit mon suppliceAux temps déjà lointains‖ où mon cœur atterré,Méconnaissant en soi‖ de fécondes richesses,Sans tenter l’effort qui redresseN’aspirait qu’au néant‖ et répétait sans cesseDies iræ ! Alléluia !

C’est ce rythme pesant‖ de désolationQui souleva mon premier geste,Qui vint frapper le roc‖ et creuser le sillonD’où la basilique célesteDevait plus tard lancer‖ ses clochers ajourés !C’est lui qui stimulait‖ et ma peine et mon zèle,Quand, déployant ses lourdes ailes,Il flagellait sans fin‖ tout mon être rebelle !Dies iræ ! Alléluia !

« Je ne veux que mourir !‖… La mort ne suffit point ! »Et le glas suscitait la tâche !…Voici la pierre vive‖ et que rien ne disjoint !Façonnée à grands coups de hacheVoici l’assise des‖ douleurs, portant serrésSes arcs-boutants de foi,‖ de rêve, et d’humble audace,Voici le parvis de disgrâce,Voici l’oblation‖ de mon âme trop lasse !Dies iræ ! Dies iræ !

Voici pourtant encor‖ la force des piliersDans leur persévérance grise !Voici l’image et le‖ symbole des pitiésVoici les saints qu’on martyrise,Et de l’amour souffrant‖ voici les sept degrésEt les trois porches d’ombre‖ avec leurs défaillances,Voici les narthex du silence,Voici le Roi des rois‖ dans sa magnificence !Dies iræ ! Dies iræ !

Voici la flamme haute‖ et les brasiers d’ardeur,Voici la torche et l’auréole !Voici la lampe éteinte‖ et le feu qui se meurt,Offrande sage, offrande folle !Voici le mal vivant,‖ voici le verbe vrai,La moisson de vertus,‖ la floraison de vices,Et les dévastantes blandicesDes renonciations‖ pleines de paix factice !Dies iræ ! Dies iræ !

Voici l’âme élargie‖ exhaussant en plein cielSes amples toits de patience,Ses clochers de prière‖ et sa flèche d’appel !Voici surgir sa triple instanceL’abside agenouillée‖ et murmurant tout bas,Le transept redressé‖ sous un vent de miracle,Et, libre enfin de tout obstacle,L’immense nef, debout,‖ jetant tours et pinacles !Dies iræ ! Dies iræ !

Car mon âme, étouffant‖ sous l’afflux de l’amour,S’est réalisée elle-mêmeEn se perdant en toi !‖ Désormais, sans recoursAu monde extérieur, elle aime !Et, laissant autour d’elle,‖ en fabuleux amas,Le labeur apparent‖ de ses trois frontispicesAux images médiatrices,Elle rejoint l’Esprit‖ au sein de l’édifice !Alléluia ! Alléluia !

Elle possède enfin,‖ dans sa simplicité,Sans figuration sensible,Ta pure pensée, Amour, ta divinité !C’est pourquoi ton temple invisibleN’est, dans sa profondeur, qu’un élan, qu’un éclat,Qu’un long effort votif,‖ qu’un vibrant témoignage,Et sa nudité sans imageS’imprègne de ton feu‖ chaque jour davantage !Alléluia ! Alléluia !

Mon âme te contient,‖ Raison de ma raison,Fixée au centre de ses voûtes !Pensée et sentiment,‖ voilà tes étançonsLeur force à ta force s’ajouteEt vous formez ensemble‖ un triangle adéquat,Un tiers-point sans défaut,‖ une ogive parfaite,A travers quoi, du sol au faite,S’irradiera‖ la cathédrale‖ un jour de fête !Alléluia ! Alléluia !

C’est ta maison… Elle est‖ sans calme et sans repos,Ses moindres pierres te célèbrent !Elle est sans ornements,‖ sans somptueux vitrauxComme elle est aussi sans ténèbres !L’élan de ses piliers‖ se perd dans l’Au-delàCar leur effort‖ a dépassé‖ mon sacrifice,Et sa lumière excitatriceFait tendre encor plus haut‖ les faisceaux qu’ils déplissent !Alléluia ! Alléluia

Mon appel t’y retient‖ et j’y reçois sans finLes dictamen de ta présence !Je n’ai plus qu’à suspendre‖ un mystique lien,Emblème de cette alliance,Autour du sanctuaire…‖ Et, dans tout son éclat,Voici, Beau Dieu,‖ la guirlande de feuilles vives,Où, d’arceaux en arceaux, s’aviveL’immarcescible fleur‖ de la vie unitive !Alléluia ! Alléluia !

Mais ce chant qui poursuit‖ son tumulte obstiné ,Sauras-tu jamais le comprendre ?Il traduit un orgueil‖ aussitôt mort que né,Des pleurs qu’on ne veut plus répandre,Un travail que chaque heure‖ ébauche et brise, hélas !Il est ma volonté‖ mais n’est pas mon courage,Et quand vient alterner l’hommageC’est son cri triomphal,‖ crois-moi, le plus sauvage !Dies iræ ! Alléluia !

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (65 de 12, 52 de 8)· profil 8, 6÷6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources