Dilection, 1925· Le dieu poignardé
Le dieu poignardé
Prélude
Au soleil de midi,‖ le grand jardin désertRestait fermé, comme un‖ secret mystique et vert ;Il baignait tout entier‖ dans les froids aromatesDes grands lauriers touffus,‖ des ifs et des cyprès…Toujours il y régnait,‖ dans l’ombre obscure et mateDes rameaux enlacés‖ où le bruit s’étouffait,Comme un mortel ennui.‖ Sous les pins et les hêtresEt les bouleaux d’argent,‖ on trouvait quelquefoisLa résignation‖ des arbres aux troncs droits…Un jardin solitaire,‖ un grand jardin sans maître,Où les oiseaux‖ n’entonnent plus‖ d’alleluïa.Où rien ne bouge, où le‖ printemps ne fleurit pas,Où l’on n’aperçoit plus‖ l’envol blanc des nuées,Où le vent, en frôlant‖ les feuilles remuées,Ne dit plus rien au cœur…‖ Un jardin désertéOù lés fontaines ont‖ désappris de chanter…
C’est là que s’écoulait,‖ sans désirs et sans rêves,Le temps… l’été… Mais, dans‖ ce silence profond,Tout passait lentement,‖ même l’heure si brève.Comment dire la paix‖ sans fin, sans but, sans nom,La morne paix des lieux‖ que la vie abandonne
L’éveil
Et puis un jour, dans tout‖ ce calme monotone,Quelque chose passa…‖ Qu’était-ce ?… Je ne sais…Était-ce simplement,‖ dans l’air trop immobile,Un rayon de soleil‖ qui tremble et qui vacille ?Dans le jardin stagnant,‖ un parfum qui dansait ?Ou le vol vrombissant,‖ qui ronfle et se boursoufleEn durs chocs secs,‖ d’un bourdon fourré de velours ?Était-ce un chant, était-ce‖ un bruissement, un souffle,Qui venait déplacer‖ cette tiédeur du jour ?Je ne sais !… Mais la vie‖ elle-même est entréeComme une bulle d’air‖ remonte brusquementA la surface opaque‖ et morte d’un étang !
La poursuite dans le jardin
Et j’entends sa voix ignoréeMais pourtant reconnue…‖ elle émeut jusqu’aux osMon être entier et le recrée !Son appel, glissant sur les eaux,Tinte un instant… s’éteint…‖ puis après une pause,Et plein de la douceur‖ d’une main qui se pose,Vient me détourner à jamaisDe cette ombre mortelle,‖ et des longues alléesOù déjà ma jeunesse‖ était presque en alléeDans un demi-sommeil distrait…
Est-elle très proche, ou lointaine,Cette voix dont l’écho‖ m’a fait trembler le cœur ?Est-elle auprès de la fontaine ?Par delà les tilleuls en fleur ?…Je veux l’atteindre !… et, dans‖ la divine journée,Je vais, me semble-t-il,‖ tramer ma destinéeDe ce bonheur continuelQue je découvre enfin‖ dans tout ce qui m’entoure !…J’étends les bras comme en‖ un geste de bravoure,Pour saisir le rêve éternel !
Et je m’élance à ta poursuite !Je veux t’avoir rejoint‖ avant qu’il fasse nuit !Tu dis le mot qui ressuscite,Je vais où ta voix me conduit !Le chemin que tu suis,‖ c’est l’herbe non foulée,Presque à l’écart… la route‖ oblique… et la vallée…Dans le jardin, que j’ignorais,Tu me contrains, pour mieux‖ y trouver ton image,A découvrir aussi‖ l’émouvant paysageDont la caresse est un bienfait !
Je vais dans la lumière blonde…Et de beaux espaliers‖ étirent lentementAux murs, leur paresse féconde ;Le ciel sourit innocemmentPlein de douceur, et, dans‖ sa coupe recourbée,Un seul nuage‖ éternise sa retombée…Ta voix encore a retenti !Là… Sur ma tête… en plein‖ azur !… Elle s’efface…Et je lève les yeux‖ et je cherche ta traceAu vol souple des ramiers gris…
Ah ! laisse-moi donc te rejoindre !Je t’entends… et je crois‖ te voir… là… tournoyer…Dans l’autre allée où vont se joindreLes grands arceaux de buis taillésDu sentier que j’ai pris.., Par leurs courbes jumellesJ’aperçois par instants‖ la pointe de ton aile,La grâce de ton bras parfait…Et tout à coup, comme un voile qui se déchire,Je reçois le rayon‖ de ton calme sourireSans voir la forme de tes traits !
La bouche frémissante, ouverte,Le cœur ne battant plus‖ que par grands coups profonds,Je suis ta trace découverte !Et comme un joyeux gonfalonQui s’enflerait‖ en s’éployant‖ un jour de fête,Au grand soleil, sous la‖ brise qui le soufflète,Ainsi ma tunique de lin,Dans le vent de ma course‖ impétueuse, claque,M’enveloppe de ses‖ tourbillons, et se plaqueContre mes genoux et mes seins !
Enfin !… c’est toi !… Presque immobile,Mais tout vibrant encor‖ comme un arc trop tendu,Tu n’as posé ton corps agileQue sur l’orteil rigide et nuD’un de tes pieds divins ;‖ et de tout ton visageTu sembles au repos‖ prolonger le sillageQue traçaient dans l’air te cheveux !Par le geste entraînant‖ que fait ta main levéeVeux-tu hâter ton vol,‖ ou bien mon arrivée ?Est-ce un appel ?… est-te un adieu ?…
Ah ! ne repars pas encor !… Reste !…Tu vois… j’accours… Repose‖ un instant ta beautéEt détends tes ailes célestes !J’approche d’un pas exaltéQui s’entrave soudain…‖ J’approche… mais je tremble…Ton rire impérieux‖ et vaincu tout ensembleRésonne guttural et court…J’ai tendu les deux bras‖ et tes bras me répondent…Dans le grave bonheur‖ recueilli qui m’inondeJ’étreins en silence l’amour…
Intermezzo
Nous sommes seuls tous deux‖ sur la haute terrasseOù viennent aboutir‖ tous les sentiers ombreux.Devant nous le jardin‖ s’étage et s’entrelace,Pavé de brique rose,‖ ourlé d’ifs ténébreuxDont les arceaux égaux,‖ limitant les allées,Laissent voir, à nos pieds,‖ la tranquille vallée.Dressant sa double vasque,‖ où devaient chatoyerAutrefois ses multiples jets‖ d’eau, la fontaineSemble attendre la vie,‖ immobile et sereine ;Au marbre de ses bords‖ nous sommes appuyés,Parmi les jeux mouvants‖ du soleil et de l’ombre.Et dans un demi-cercle,‖ impénétrable et sombre,De très anciens cyprès‖ semblent s’être arrêtés,Pour ériger‖ comme des orgues‖ magnifiquesLeurs troncs vibrants, dont les‖ colonnes cylindriquesN’ont besoin que du vent‖ pour se mettre à chanter !
Récit pour l’aimé
Et là, dans l’allégresse heureuseEt la splendeur du jour d’été,Au bord de l’eau silencieuseQui reflète un ciel de clarté,
J’ai vraiment un instant‖ vécu l’immense rêve…
Nous nous enlaçons, les yeux clos…Et la douceur inexprimableDe ce long baiser nous accable,Nous enveloppe de repos !
C’est le bonheur, que le‖ charme de l’heure achève…
Et quand nos yeux se sont rouverts,Pour témoigner et voir paraîtreLe désir dont tremblait notre être,Sur nos visages découverts,
Un dieu nous souriait‖ au bord de la fontaine…
Et dans mes bras, semblable à luiTu te dressais, Toi ! Toi, simple hommePlus divin que lui, puisqu’en sommeIl conquiert, mais toi, tu séduis !…
Si ta caresse émeut‖ c’est qu’elle est plus humaine…
Tu n’as pas son rêve en tes yeuxEt ta bouche rouge est cruelle ;Tu ne possèdes pas ses ailes,Mais tes tares captivent mieux
Que sa douceur et sa‖ beauté bien trop parfaites !…
Savais-tu que je t’adoraisQuand j’ai tendu vers toi mon âme ?Et savais-tu qu’un cœur de femmePeut être ingénu et secret
Alors qu’il s’offre de‖ lui-même à la conquête ?
Savais-tu que je t’aimais tantQuand tu venais brûler ma boucheSans que tes lèvres ne me touchentPar ton grand souffle haletant ?…
Et le dieu déployait‖ ses ailes sur nos têtes
Quand mes doigts dans tes cheveux blondsSentaient sourdre un charme fluide,Qui noyait mon corps trop arideComme un torrent furieux rompt
Les glaces et le gel‖ d’un hiver trop précoce !
As-tu compris, à l’insuccèsDe ton ardente tentative,Que dans cette joie excessiveTa présence nie suffisait ?…
Et le dieu dans la majesté‖ du sacerdoce
S’est approché de toi, de nous…Il tenait dans sa main la torcheDont la flamme bat comme un poulsQui brûle la chair et l’écorche !
Ah ! qu’il embrase enfin‖ l’autel qu’il e choisi
Je le vois s’avancer sans crainte ….Mais… que vas-tu faire ?… Qu’as-tu ?…Tu dégages ton bras,‖ tes rires se sont tus…Sans vouloir écouter ma plainte
Tu bondis sur le dieu‖ d’un élan, sans merciTu repousses nies mains tremblantes,Où claire, voltigeait déjàLa lumière sanctifiante…Le vent de ton geste l’abat !
Lamento
… Et le dieu poignardé,‖ sur le rebord de marbre,Gisait inanimé…Toi, tu t’enfuyais sous les arbresMon bien-aimé…Sans t’être retourné‖ tu poursuivais ta course !Tu voulais ignorer la sourceQue teignait largement,‖ à grands flots généreux,Le sang pourpre d’un dieu !Tu ne voulais pas voir,‖ sur la vasque mouilléeCe beau corps mutilé,‖ ni ce bras étenduComme un essor interrompu,Ni le détail navrant‖ de ces ailes souillées…Il baignait à moitiéDans l’eau, son genou replié ;Ses yeux déjà brouillésS’alourdissaient du poids‖ des cheveux déliésDans sa chair mise à vif,‖ ouverte et torturéeTremblait encorLe manche d’orDe ton arme, que tu‖ n’avais pas retiréePourquoi l’as-tu frappé ?‖ Il t’avait obéiPar ta voix il avait‖ dispersé le silenceDu jardin recueilli,Où vos traits confondus‖ dans une incandescence,Avaient remplacé le soleil !Pourquoi l’avoir plongé‖ dans un autre sommeilDont tu n’es plus le maîtreEt dont il ne pourra‖ jamais vraiment renaître ?Pourquoi l’as-tu frappé ?‖… Quel mal t’avait-il fait ?Pourquoi l’envoyais-tu,‖ le divin sagittaire,Sur le chemin que je suivais ?Pourquoi troubler mon cœur‖ résigné à se taireMa chair sans désirs et qui s’ignorait…Pourquoi, le but atteint,‖ m’avoir abandonnée ?…Pourquoi chercher à prendre aux retsUne proie innocente‖ et dont la destinéeNe t’intéressait pas ?Et pourquoi, par quelle prudence,As-tu craint le combat ?…Ne valait-il pas mieux‖ affronter la souffrance,Et lutter de nos mains‖ pour éteindre ce feu,Pour l’étouffer entre nous deuxNe sachant plus nous-mêmesCe que nous combattions,Ivres de sacrifice !‖… Oui ! dans l’horreur suprêmeD’un amour en rébellionDressés l’un contre l’autreParmi l’ardeur du soir d’étéIl nous fallait, cabrant‖ notre effort indompté,Nous disputer la torche‖ en feu, et faire nôtre,De nos jarrets tendus‖ à nos fronts ruisselants,Par nos poings calcinés,‖ par notre chair qui suinte,Par nos reculs, par nos élans,Cet holocauste‒ offert,‖ puis détruit et fumant,Mais dont nous porterions,‖ et magnifiquement,L’empreinte ! Ah ! c’est par passionQu’on est fort, qu’on est grand !‖ ce n’est pas par raison !Mais c’est. toi qui tremblas‖ devant moi, ta victime !Car le poids merveilleux‖ des dépouilles opimesSembla trop lourd à tes‖ épaules sans fiertéEt ta chétive humanitéFut prise d’épouvanteQuand tu vis mon cœur effréné,Que ta voix avait déchaîné,Resplendir sur ma face‖ en tendresse haletante !……Alors, tu t’es enfui…‖ par crainte d’un amourDont tu n’avais pas vu‖ jusqu’alors l’étendue !…Et j’ai crié ton nom,‖ comme on crie au secours,Mais sans espoir d’être entendue !…Puis après j’ai pleuré,‖ pleuré jusqu’à mourir…Et dans l’humilité sans bornesDe cette immense douleur morne,J’ai de nouveau tendu‖ mon âme, et, pour l’offrir,J’ai dit : Prends-la ! prends-la,‖ par pitié, cette épaveQue le flot de ses pleurs‖ va venir submerger !……J’ai tendu mes poignets‖ vers le joug des entravesQue tu refusais de forger…Et j’ai laissé tomber‖ la loque pathétiqueDe mon corpsInutile, torturé, frémissant encor,Pendant que tu fuyais‖ sous le double portiqueQue font la jeunesse et l’espoir…… Tu m’as abandonnée‖ aux tristesses du soirTout écroulée‖ et défaillante‖ sur les dalles…La malheureuse, ainsi‖ qu’un animal blesséAchevant de mourir‖ gémit par intervalles,Profère encor des cris‖ qui semblent la glacerElle-même d’horreur,‖ se tord dans une angoisseOù l’univers entier‖ lui paraît englouti…Elle voudrait trouver,‖ dans l’ombre que l’air froisse,Une réponse, un faible‖ écho, un démenti,Même une insulte, ah ! tout !‖ plutôt que le silenceDevant lequel on tombe,‖ étreint par l’impuissanceDe ses propres sanglots‖ sur tant de vacuité,Anéanti,‖ sans forces pour se lamenter…Elle est lasse et vaincue,‖ et, sans l’appui solideQu’offre à son misérable corps‖ le sol pavé,Elle disparaîtrait,‖ semble-t-il, dans le videQu’a creusé devant elle‖ un rêve inachevé…
Nocturne
Mais voici que bientôt‖ dans cette solitude,Paraît une ombre obscure…‖ Elle vient lentement,Presque comme à regret…‖ Toute son attitudeN’est faite que d’un geste‖ ému, compatissantEt d’extrême douceur.‖ C’est la Nuit qui se pencheEn écartant son voile,‖ et pour mieux regarder,La femme à demi-morte‖ et le dieu poignardé…Puis, après un instant,‖ sur ces deux formes blanches,Elle exhale en un chant‖ son immense pitié« Endormez-vous tous deux‖ et tâchez d’oublierCe que je peux tenir‖ de sublime épouvante…Je vais, en m’avançant,‖ laisser auprès de vousMes filles… Une à une,‖ ou très brève ou très lente,Chaque heure passera…‖ Leur chant sera si douxQue vous croirez en songe,‖ ouïr la cantilèneDes arbres et de l’onde,‖ et du ciel et du vent…Car je voudrais, ô femme !‖ écarter toute haine,Toute animosité,‖ de ton cœur pantelant !Et je voudrais aussi‖ que ton mal te rachète,Que l’imploration‖ de ta bouche muetteS’anime et se transforme‖ en hymne de clarté,Saluant l’aube d’or‖ d’un dernier jour d’été !…Mes filles danseront‖ pour tenter de distraire,Par la diversité‖ de leur grâce légère,Ton obsédant tourment ;‖ elles viendront calmer,Par leurs jeux, le chagrin‖ dont ton âme est trop pleine…… Quant à toi, dieu puissant !‖ leurs doigts et leur haleineScelleront à jamais‖ tes yeux déjà fermés !…
Cantilène des heures
Puis la nuit s’éloigna,‖ laissant comme un sillageTraîner le voile gris,‖ l’écharpe de nuages,De son front incliné…‖ On ne vit plus ses traits,Mais l’écho de ses pas‖ fit sortir des bosquetsEt des lauriers touffus‖ où l’ombre s’accumule,Ses suivantes, les trois‖ heures du crépuscule
CRÉPUSCULE. ‒ Première heure.
La première chanta :‖ « Nous sommes les trois sœursQui procédons aux soins‖ des lentes funérailles…Que tout s’endorme‖ en d’inexprimables douceursOù se dissolvent et défaillentLe mal, la cruauté,‖ l’amertume des cœursEt le désir des représailles »…
Deuxième heure.
Ensuite la deuxième,‖ à voix basse, leur dit« Regardez se faner,‖ ainsi qu’une anémone,Le ciel exténué‖ d’avoir trop resplendi..,Il va passer du rose au jaune,Plus émouvant que dans‖ sa gloire de midiDe tout l’éclat qui l’abandonne »…
Troisième heure.
C’est la troisième, enfin,‖ dont la chanson s’entend« Pour finir d’embaumer‖ la mort de la lumière,Entourons-la, mes sœurs,‖ d’un linceul transparent,Et que les cèdres centenairesFassent fumer encore‖ un peu de leur encensAutour de sa. beauté trop claire…
Nous verserons ensuite,‖ en guise du santalEt du benjoin, de la‖ sandaraque et du sable,Dont on fait d’habitude‖ un enduit sépulcral,Toutes les cendres impalpablesDu soleil consumé…‖ Puis, sur notre signal,Viendront les heures dissemblables ! »
Sa voix s’est alanguie,‖ elle chante tout bas,Et le dernier reflet‖ du crépuscule cèdeA l’ombre envahissante‖ où l’on perçoit déjàComme l’accord‖ initial‖ d’un intermède,
Première heure ce la nuit close.
Quelques pas…C’est la première heureDe la nuit close ; et l’éclatDe sa voix‖ dans la gamme mineureTraverse le grand‖ silence ensommeillé‒ Et l’augmente pourtant…‖ comme un chevrierContribue‖ à la paix pastoraleEn soufflant dans ses pipeauxPar courts intervallesInégaux.
« Je te bercePauvre femme en pleurs !Mon chant reprend à la tierceLe râle de ton dieu ;‖ de ce heurtJ’ai fait mon rythme défaillant et robusteMais malgré tout mon art,‖ malgré ma voix juste,Je ne pourrai moduler que fauxSuivant la ligne impréciseDe tes longs sanglotsQui se brisent ! »…
Deuxième heure.
Puis la deuxième heure a passé ;Elle dit : « Je vais te tisserUn manteau soyeux de silence,Mais d’une telle résistance,Qu’il pourra protéger ton cœur…Allons ! venez vite mes sœurs !Donnez-moi ma haute quenouillePrise dans un champ de maïs !Pour ne pas que mon fil s’embrouilleTout en restant plus blanc qu’un lys,Je le fais d’un rayon de luneMêlé de deux brins d’ombre brune !Tous les grillons sont mes rouetsEt je vais tramer le silenceAvec les fuseaux des cyprès !Venez, mes chères sœurs qui dansentAu son du rébec et du luth !Venez pendant que je travaille !Que vos jeux n’aient pas d’autre butQue de compter tout bas mes mailles ! »
Les fileuses
Et dans le grand jardin‖ des formes ont glissé…Elles vont lentement‖ auprès de leur aînée,Ces heures, dont les pas‖ finiront par tracerAutour des deux‖ corps étendus,‖ une .traînéeDe calme renaissant,‖ de paix et de repos…Elles se grouperont,‖ aux pieds de la fileuse,Et chacune, afin que‖ l’étoffe précieuseSoit terminée à temps,‖ ni plus tard, ni trop tôt,Se dispose à compter‖ les fils de lune et d’ombre.
Troisième heure.
L’heure lente et trouble vient là…Et parmi les roses sans nombreElle prend les pétales sombresDes rosiers pourpres de Damas,Et sa danse éparpilleraLe sang de leurs soixante gouttes,Où la douleur semble dissoute,Sur son peplum de chanvre roux,Avant que de s’affaisser toutePour sangloter à deux genoux…
Quatrième heure.
Une heure aux pas légers et douxMonte, en suivant sans une pauseTous les détours, parmi les buis,Des escaliers de brique rose…Sur le chemin qu’elle poursuitSoixante fois leur ombre poseSa rayure oblique où s’enfuitLa grâce svelte des balustres…
Cinquième heure.
Puis une autre heure passe, et frustreLa fontaine de tout son lustreElle compte, avant son adieu,Un long rosaire tout en feuDe soixante grains lumineuxFaits avec des reflets d’étoiles,Qu’elle a, de ses doigts écartés,Cueillis sur les eaux… Et la toileDes fileuses d’éternitéEn prend un peu plus de clarté…
Sixième et dernière heure de la nuit.
Avant qu’elle ait baissé son voilePour effacer son souvenirUne dernière sœur s’approche ;Dans un rire où les pleurs sont proches« Voudrais-tu, dit-elle, endormirPar tes jeux puérils, la peine ?…Mes jeux alors sont bien plus beaux !Tu prends des reflets aux fontaines,Moi, j’en fais naître dans leurs eauxTu veux distraire la souffranceDe cette femme et de son dieu,Tu verras que je ferai mieuxEn la provoquant plus intense !
Ode de la dernière heure de la nuit.
Strophe.
C’est elle qui doit me servirA réveiller enfin‖ ces forces endormies !…Oui ! je prendrai tous tes soupirs,Pauvre femme, en mes mains amies,Tous tes sanglots !… et de‖ ces larmes du passéJe t’apprendrai, j’en suis‖ bien sûre, à composerL’hymne libérateur‖ et le chant de victoire,Dont tu perçois déjà‖ le rythme péremptoireMalgré le lourd sommeil‖ qui t’a fermé les yeux !Ah ! viens ! mets-toi debout‖ pour souffrir sans rancunes !Fais naître de la vie‖ avec ton infortune,Transforme par l’effort,‖ en récits merveilleux,Les souvenirs qui t’importunent !…
Antistrophe.
On peut voir un reflet des cieuxQuand la pluie a passé‖ sur la face des chosesAprès l’orage furieux…Les jets d’eau font jaillir leurs rosesDont la grâce en tombant,‖ s’emmêle et se poursuit,Se noue et se dénoue,‖ et renforce le bruitDe la, caresse‖ harmonieuse‖ qui tourmenteLes charmilles, autour‖ des vasques débordantes !Là-haut, un fastueux‖ vanneur donne l’essorA travers l’emblavure,‖ à des rêves agrestes,En venant sur ta tête‖ achever son grand gesteEt cribler d’un seul coup‖ toutes les graines d’orD’une immense moisson céleste !
Épode.
Maintenant, regarde ton dieu !Nous l’avons, en passant,‖ rendu plus redoutableQue les amours victorieux ;Il est plus grand qu’eux tous…‖ Il n’est plus leur semblableNous détachons le pitoyableMasque humain, qui‖ t’empêchait de voir sa beautéPar une trop‖ fallacieuse‖ ressemblance,Mais qui cachait la défaillanceDe son éternelle et‖ divine cécité !
Ode à l’aurore.
Strophe
Ah ! malgré ton cœur qui protesteEt veut cacher le poids‖ de ton secret trop lourd,Le dort merveilleux et funesteDe la souffrance et de l’amourPrendra son sens, en te‖ communiquant, rebelle !L’accent mystérieux‖ d’une grâce nouvelle.Ta poitrine élargit‖ son rythme bondissantQuand paraissent à l’OrientLes premières lueurs‖ du jour… Mais la puissanceDe son quadrige d’étalonsEt toute leur impétueuse‖ effervescenceNe sont qu’un reflet des‖ tiennes ! Ils ne s’élancentQu’au souffle de ta passion !
Antistrophe
L’aurore t’a prise pour cible,Et sa flèche d’argent‖ t’apporte le réveilAu premier choc imperceptibleDes cymbales d’or du soleil !Écoute, ô femme !… Entends‖ les orgues frémissantesDes cyprès, le matin…‖ Suis les eaux qui serpentent !Note leurs chants,‖ leurs silences momentanés ;Et les tambourins forcenésDes rayons de lumière‖ et des ardeurs muettes !Toute la volupté des sons,Transcrite et confondue‖ en ton cœur de poètePour le faire vibrer‖ par cadences parfaitesComme un vivant psaltérion !
Épode
Tu créeras des allégoriesEn pliant ta souffrance‖ à d’invincibles lois !Dans ta volontaire euphorieTu recevras le jour‖ pour la première foisComme un bienfait, non comme un droit…Le destin maîtrisé‖ contient une allégresse ;On sent moins les tourments‖ quand on peut les chanter,La douleur même, en vérité,Donne sa force‖ aux victimes qu’elle dépèce
Versification
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (267 de 12, 205 de 8, 12 de 6, 5 de 3, 4 de 5, 4 de 7, 4 de 9, 4 de 11, 3 de 4, 1 de 10)· profil 8, 6, 4, 3, 5, 7, 6÷6, 3÷6, 5÷6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
509 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources