Dilection, 1925· Les plaintes de galatée
Les plaintes de galatée
Je suis seule, Pygmalion !Seule au milieu du temple‖ où tes mains m’ont placée !Seule !… et le jour s’apaise,‖ et les vois d’alcyonEmportent vers LaodicéeLes derniers rayons du soleil !…C’est d’aujourd’hui pourtant,‖ que, grâce à ta prière,Mes yeux d’agate grise‖ ont connu la lumièreEt mon corps d’ivoire l’éveil !
Pourquoi ce soir me laisser seule ?Puisque depuis longtemps‖ tu m’imposes ta loi,Tu tournes et polis‖ mes membres sur ta meuleEt cisèles même l’émoiSur mon visage encor frigide,Puisque tu m’as créée‖ égale à ton désir,Hors du temple où Kypris‖ m’avait fait tressaillirIl t’incombait d’être mon guide !
Car ton effort nous a liés !Du jour où tu rêvas‖ devant le bloc d’ivoireNos destins ont coulé‖ des mêmes sabliers !Tu ne pensais qu’à la victoireDe créer un être parfait,Et tu ne pris pas garde,‖ artisan de mes peines,Que les Parques, dans l’ombre,‖ avaient noué deux lainesAu fuseau que nul ne défait !
Tu croyais pouvoir te complaireA tirer du néant‖ les forces d’un beau corps,Tu ne prévoyais pas‖ que ton acte arbitraireComportait peut-être un remordsOu t’imposait une contrainte ;Car si l’œuvre est marquée‖ au coin du créateur,L’effort qu’elle a causé,‖ fut-il plein de douceur,Doit graver en lui son empreinte !
De quel droit laisserais-tu doncLa tâche aussitôt faite ?‖ As-tu quelque autre rêve ?Et celui qui prit forme‖ a-t-il semblé trop longPour que ta constance l’achève ?Aurais-tu vraiment oubliéCes jours d’espoir et de‖ labeur, où la matièreEncore fruste,‖ entre tes doigts‖ semblait légèreEt déjà vivante à moitié ?
Ces jours-là, dans ma gangue étroite,Je sentais ton désir‖ m’animer à demi !Je sentais ton regard‖ qui pénètre et convoiteTraverser mon front endormi,Et quand, parfois, touchant ma lèvre,Tu creusais plus aigu‖ mon sourire d’émail,Savais-tu si ta main‖ s’échauffait au travailOu si moi je brûlais de fièvre ?
J’étais inerte encor, c’est vrai,Mais loin d’être insensible !‖ et c’est par la souffranceQue tu m’initias‖ au Kosmos ignoré !Ne cherchant que la ressemblanceEntre l’œuvre et ton idéal,Malgré moi tu forçais‖ et mon être et mon gesteA sortir du repos,‖ et tout ce long contesteFut par moment presque brutal !
Ah ! ‒ se peut-il que tu l’oublies !Oublieras-tu de même,‖ ô Maître ! le matinOù l’aurore a teinté‖ nies épaules poliesLorsque tu dévoilas enfinDevant la porte grande ouverteMa statue achevée !‖ Oublieras-tu les vœuxDont ta voix tremblait toute‖ en implorant les DieuxD’animer pour toi l’œuvre offerte ?
Et pour obtenir leurs faveursTu voulus jusqu’au temple‖ amener ta conquête,Et tu posas sur ma‖ blancheur de blanches fleursEt des narcisses sur ma têteAvant de me placer deboutAu milieu de ton char‖ tapissé de feuillagesNouveaux, à peine verts…‖ Souviens-toi des présagesLeurs rameaux simulaient un joug…
Souviens-toi… Laisse-la revivreCette aube ensoleillée‖ encor proche de nous !La terre frémissait,‖ et l’abeille était ivreD’avoir bu sur les bourgeons rouxDe la vigne unie aux glycinesLe suc d’un premier miel !‖… A travers le printempsTu conduisis mon char‖ rustique, aux pas tintantsDe ta taure à belles tétines !
Et nous suivions l’étroit cheminSous de vieux amandiers‖ fleuris de jeunes roses,Entre lesquels le temple‖ apparaissait soudain…Et les branches fraîches écloses,Jetant au ciel leur bouquet clair,Semblaient offrir‖ les renouveaux‖ à la déesse,Tandis qu’au loin, là-bas,‖ sous un vent de caresse,L’écume fleurissait la mer !
Je sentis la houle marinePareillement éclore‖ un tendre rythme en moi…La jeunesse du monde‖ emplissait ma poitrine,Et je subis enfin la loiQui régit jusqu’aux grains des sables,Aux premiers battements‖ cadencés de mon cœur !…Mais j’ignorais encor‖ le vrai nom du bonheurEt ses biens inconnus‖ semblaient impérissables !
Oui ! ce. n’est vraiment qu’à l’autel,Où brûlaient par tes soins‖ et l’encens et la myrrhe,Alors que la Déesse,‖ exauçant ton appel,Provoquait en moi son délireEt troublait ma chair. chaste encor,Que je compris soudain‖ comme la vie est brève,Le bonheur court, et que‖ pourtant le temps du rêveNe suffit pas à son essor !
J’appris, dans ce premier vertige,Tout le prix de l’amour‖ et sa lourde rançon,Et que notre destin,‖ trop fugitif, infligeEt mêle à notre passionL’angoisse de nos morts fatales !J’avais vu le pouvoir‖ de ma propre beauté,Et je tremblai dès lors‖ que sa fragilitéN’effeuillât trop tôt ses pétales !
Je compris tout ensemble hélas !La force de la vie,‖ et les bornes qu’assigneA nos desseins,‖ notre inéluctable trépas !A la fois la valeur insigneEt la vanité du trésor !Et l’amour m’apparut‖ sous de sombres auspices,Puisque tu ne l’obtins‖ qu’après le sacrificeDe sept béliers à cornes d’or !
…Ainsi m’as-tu faite bien tienne !Tienne par le désir,‖ et tienne par l’effroi !Consacrée à Vénus,‖ il convient que j’apprenneTous ses mystères avec -toi !Le despotisme de son règne,Par ta prière même,‖ appesantit mon cœur,J’en connais la joie et‖ la crainte… et sa douceurJ’attends que ta voix me l’enseigne…
Reviens, reviens, Pygmalion !Dissipe entre tes bras‖ mes nocturnes alarmes,Afin que nous mêlions‖ ma plainte à ta chanson,Ton doux rire à mes tendres larmes,Et que, par le sommeil surpris,Nos rêves du couchant‖ renaissent à l’aurore !Ah ! viens cueillir, pendant‖ qu’elle fleurit encore,La rose rouge de Kypris !
Versification
- Forme
- 17 huitains (huitains)
- Rimes
- 17(ababcddc)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (69 de 12, 67 de 8)· profil 8, 6=6
- Strophes
- 17 huitains
- Mots à la rime
- a Pygmalion / d’alcyon masculine, classiqueb placée / Laodicée féminine, classiquec soleil / l’éveil masculine, classiqued prière / lumière féminine, classiquea seule / meule féminine, classiqueb loi / l’émoi masculine, équivalentec frigide / guide féminine, classiqued désir / tressaillir masculine, classiquea liés / sabliers masculine, classiqueb d’ivoire / victoire féminine, classiquec parfait / défait masculine, classiqued peines / laines féminine, classiquea complaire / arbitraire féminine, classiqueb corps / remords masculine, classiquec contrainte / empreinte féminine, classiqued créateur / douceur masculine, classiquea donc / long masculine, classiqueb rêve / l’achève féminine, classiquec oublié / moitié masculine, classiqued matière / légère féminine, classiquea étroite / convoite féminine, classiqueb demi / endormi masculine, classiquec lèvre / fièvre féminine, classiqued d’émail / travail masculine, classiquea vrai / ignoré masculine, classiqueb souffrance / ressemblance féminine, classiquec idéal / brutal masculine, équivalented geste / conteste féminine, classiquea l’oublies / polies féminine, classiqueb matin / enfin masculine, classiquec ouverte / offerte féminine, classiqued vœux / Dieux masculine, classiquea faveurs / fleurs masculine, classiqueb conquête / tête féminine, classiquec debout / joug masculine, classiqued feuillages / présages féminine, classiquea revivre / ivre féminine, non classiqueb nous / roux masculine, classiquec glycines / tétines féminine, classiqued printemps / tintants masculine, classiquea chemin / soudain masculine, classiqueb roses / écloses féminine, classiquec clair / mer masculine, classiqued déesse / caresse féminine, classiquea marine / poitrine féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquec sables / impérissables féminine, classiqued cœur / bonheur masculine, classiquea l’autel / appel masculine, classiqueb myrrhe / délire féminine, classiquec encor / essor masculine, classiqued brève / rêve féminine, classiquea vertige / inflige féminine, classiqueb rançon / passion masculine, classiquec fatales / pétales féminine, classiqued beauté / fragilité masculine, classiquea hélas / trépas masculine, classiqueb qu’assigne / insigne féminine, classiquec trésor / d’or masculine, classiqued auspices / sacrifice féminine, classiquea tienne / j’apprenne féminine, classiqueb l’effroi / toi masculine, non classiquec règne / l’enseigne féminine, classiqued cœur / douceur masculine, classiquea Pygmalion / chanson masculine, classiqueb alarmes / larmes féminine, classiquec surpris / Kypris masculine, classiqued l’aurore / encore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources