Dilection, 1925· Triptyque
I. Vitrail
L’amour suppose-t-il‖ le choix, l’élection ?…N’est-il pas plus semblable‖ à la force sans nomQui condense soudain‖ toutes les moléculesÉparses dans une eau‖ qu’aucun choc ne troublait ?D’où vient un jour le branle ?‖ A quel ordre secretObéit donc l’atome,‖ et quel dieu le stimulePour que son vol direct‖ soit plus impérieuxQue celui d’un faucon‖ lancé du haut des cieux ?
L’as-tu jamais pu voir,‖ cette course émouvante,Quand, du calme néant,‖ surgit une tourmenteD’innombrables fragments‖ désunis mais pareils ?Ils vont droit vers un but‖ qu’ils ne peuvent connaître,Ils vont créer un tout‖ où se perdra leur être,Ils vont, eux sans éclat,‖ contenir le soleil,Mais quel pouvoir les guide ?‖ et comment s’élaboreL e bloc de pur cristal‖ où s’irise l’aurore ?
C’est ainsi que dans l’eau‖ profonde de mon cœurS’est formé brusquement‖ la magique splendeurDe l’amour… Un choix ? Non !‖ un élan unanime,Et tout l’être émotif‖ recréé d’un seul coup !Une lame de fond‖ dont l’immense remousJette aux sables des bords‖ les sables de l’abîme,Et le contour des mers‖ a changé de dessinEt leurs dix mille écueils‖ sont autant de chemins !
L’amour n’est vraiment fait‖ que de parcelles d’âme…Chacune apporte un feu,‖ aucune n’est la flamme,Mais plus l’âme est diverse‖ et plus l’amour est beau !C’est le Vitrail‖ Mystérieux‖ où s’auréolentDe lourds pétales d’or‖ et d’ardentes corolles,Il rutile de vert,‖ de pourpre et d’indigo,Mais offre art, jour pourtant,‖ ainsi qu’une réplique,L’éclatante blancheur‖ de sa rose mystique !
Le vois-tu pas‖ étinceler‖ devant tes yeux ?Regarde chaque vitre‖ où palpite et s’émeutUne effusion différente !‖ Et c’est leur sommeQui forme la -rosace‖ où resplendit l’Amour !Là, ce rayon plus vert…‖ vert comme une eau qui court,Comme un sous-bois d’été‖ calme et frais ! Il se nommeLa Foi Divine ! Il est‖ l’ineffable abandonIl est l’amour, mais nul‖ désir ne le corrompt.
Ce rayon smaragdin‖ fut ma première offrande…Il, a quitté mon cœur‖ sans que je le défende,Hier, il louait Dieu…‖ je le vois aujourd’huiBrûler d’un même feu‖ devant une autre idole !Il espère le geste‖ et le mot qui consolent,Et, devant son nouveau‖ tabernacle, il reluit…Il est l’extase, il est‖ l’apaisante lumière,C’est le brin d’herbe qui‖ ravissait Sainte Claire…
Puis, vois plus loin‖ ce reflet bleu‖ qui vient jouer…Quelque chose dans l’air‖ semble se dénouer…C’est la Tendresse et ses‖ défaillantes délices !Tout est trempé d’azur‖ comme un ciel de printemps,Un ciel où trembleraient‖ de fins bouleaux d’argent,Tandis qu’au loin, sous le‖ soleil, des prés fleurissent…Par un semblable jour‖ Madeleine pleurait,Et l’amour indulgent‖ pardonnait en secret…
Regarde !… tu peux voir‖ dans l’ardente rosaceLes profonds violets‖ veloutés où s’amassentLe trésor des Pitiés‖ et des Compassions…C’est un amour aussi‖ que la Miséricorde !Et si tu veux un jour‖ qu’enfin je te l’accorde,Viens le prendre, il est là,‖ je t’en fais l’abandon !Il aurait pour ton mal‖ la caresse angéliqueQui rafraîchit… c’est le‖ geste de Véronique…
Et le vitrail flamboie‖ encor d’une lueurDont l’éclat rouge exalte‖ étrangement le cœurEt le soutient dans un‖ -effort que rien ne lasse !C’est l’amour plus actif‖ qui combat, qui défend,C’est l’amour que Monique‖ avait pour son enfant ;Sa pourpre est sans défaut,‖ aucun feu ne l’efface,Et je te l’ai donné‖ quand je t’ai vu moins fortQu’un serment, ou qu’un rêve,‖ ou qu’un à-coup du sort !
Voilà de quoi j’ai fait‖ l’éclatante verrièreDont tes yeux n’ont pas pu‖ supporter la lumière !La vois-tu maintenant‖ se dresser devant toi ?C’est l’unanimité‖ des forces de mon âmeQui confère à chacune‖ une plus haute flammeDont se consume‖ et s’alimente‖ un Amour-Roi !Il est trop lumineux‖ pour que tu le renies !Il est sonore‖ et comme vêtu d’harmonie !
Pourtant je sais qu’il peut‖ briller plus clair encor,Chanter plus haut, vibrer‖ plus loin, brûler plus fort,Si tu veux exercer‖ enfin tes privilèges !Approche-toi !‖ Fais jouer un rai de soleilDans toutes ses splendeurs !‖ Ajoute un son vermeilA l’éclat blanc de ses‖ trompettes de cortège !Prends-le… Mais qu’un‖ geste indifférent de ta mainN’éteigne pas, sans y‖ penser, ses feux divins !
Versification
- Forme
- 11 huitains (huitains)
- Rimes
- 11(aabccbdd)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 11 huitains
- Mots à la rime
- a l’élection / nom masculine, classiqueb molécules / stimule féminine, non classiquec troublait / secret masculine, classiqued impérieux / cieux masculine, classiquea émouvante / tourmente féminine, classiqueb pareils / soleil masculine, non classiquec connaître / être féminine, classiqued s’élabore / l’aurore féminine, classiquea cœur / splendeur masculine, classiqueb unanime / l’abîme féminine, classiquec coup / remous masculine, non classiqued dessin / chemins masculine, non classiquea d’âme / flamme féminine, classiqueb beau / d’indigo masculine, classiquec s’auréolent / corolles féminine, non classiqued réplique / mystique féminine, classiquea yeux / s’émeut masculine, non classiqueb somme / nomme féminine, classiquec l’Amour / court masculine, non classiqued abandon / corrompt masculine, non classiquea offrande / défende féminine, classiqueb aujourd’hui / reluit masculine, non classiquec idole / consolent féminine, non classiqued lumière / Claire féminine, classiquea jouer / dénouer masculine, classiqueb délices / fleurissent féminine, non classiquec printemps / d’argent masculine, non classiqued pleurait / secret masculine, classiquea rosace / s’amassent féminine, non classiqueb Compassions / l’abandon masculine, non classiquec Miséricorde / l’accorde féminine, classiqued angélique / Véronique féminine, classiquea lueur / cœur masculine, classiqueb lasse / l’efface féminine, classiquec défend / enfant masculine, classiqued fort / sort masculine, classiquea verrière / lumière féminine, classiqueb toi / Amour-Roi masculine, classiquec âme / flamme féminine, classiqued renies / d’harmonie féminine, non classiquea encor / fort masculine, non classiqueb privilèges / cortège féminine, non classiquec soleil / vermeil masculine, classiqued main / divins masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 2.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources