Châtiments, 1853· Livre IV La religion est glorifiée
IX. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont »
Ceux qui vivent, ce sont‖ ceux qui luttent ; ce sontCeux dont un dessein ferme‖ emplit l'âme et le front,Ceux qui d'un haut destin‖ gravissent l'âpre cime,Ceux qui marchent pensifs,‖ épris d'un but sublime,Ayant devant les yeux‖ sans cesse, nuit et jour,Ou quelque saint labeur‖ ou quelque grand amour.C'est le prophète saint‖ prosterné devant l'arche,C'est le travailleur, pâtre,‖ ouvrier, patriarche ;Ceux dont le cœur est bon,‖ ceux dont les jours sont pleinsCeux-là vivent, Seigneur !‖ les autres, je les plains.Car de son vague ennui‖ le néant les enivre,Car le plus lourd fardeau,‖ c'est d'exister sans vivre.Inutiles, épars,‖ ils traînent ici-basLe sombre accablement‖ d'être en ne pensant pas.Ils s'appellent vulgus,‖ plebs, la tourbe, la foule.Ils sont ce qui murmure,‖ applaudit, siffle, coule,Bat des mains, foule aux pieds,‖ bâille, dit oui, dit non,N'a jamais de figure‖ et n'a jamais de nom ;Troupeau qui va, revient,‖ juge, absout, délibère,Détruit, prêt à Marat‖ comme prêt à Tibère,Foule triste, joyeuse,‖ habits dorés, bras nus,Pêle-mêle, et poussée‖ aux gouffres inconnus.Ils sont les passants froids,‖ sans but, sans nœud, sans âge ;Le bas du genre humain‖ qui s'écroule en nuage ;Ceux qu'on ne connaît pas,‖ ceux qu'on ne compte pas,Ceux qui perdent les mots,‖ les volontés, les pas.L'ombre obscure autour d'eux‖ se prolonge et recule ;Ils n'ont du plein midi‖ qu'un lointain crépuscule,Car, jetant au hasard‖ les cris, les voix, le bruit,Ils errent près du bord‖ sinistre de la nuit.
Quoi, ne point aimer ! suivre‖ une morne carrièreSans un songe en avant,‖ sans un deuil en arrière !Quoi ! marcher devant soi‖ sans savoir où l'on va !Rire de Jupiter‖ sans croire à Jéhova !Regarder sans respect‖ l'astre, la fleur, la femme !Toujours vouloir le corps,‖ ne jamais chercher l'âme !Pour de vains résultats‖ faire de vains efforts !N'attendre rien d'en haut !‖ ciel ! oublier les morts !Oh non, je ne suis point‖ de ceux-là ! grands, prospères,Fiers, puissants, ou cachés‖ dans d'immondes repaires,Je les fuis, et je crains‖ leurs sentiers détestés ;Et j'aimerais mieux être,‖ ô fourmis des cités,Tourbe, foule, hommes faux,‖ cœurs morts, races déchuesUn arbre dans les bois‖ qu'une âme en vos cohues !
Paris. Décembre 1848.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 22((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a sont / front masculine, classiqueb cime / sublime féminine, classiquec jour / amour masculine, classiqued l'arche / patriarche féminine, classiquee pleins / plains masculine, classiquef enivre / vivre féminine, classiqueg ici-bas / pas masculine, classiqueh foule / coule féminine, classiquei non / nom masculine, classiquej délibère / Tibère féminine, classiquek nus / inconnus masculine, classiquel âge / nuage féminine, classiquem pas masculine, classiquen recule / crépuscule féminine, classiqueo bruit / nuit masculine, classiquea carrière / arrière féminine, classiqueb va / Jéhova masculine, classiquec femme / l'âme féminine, classiqued efforts / morts masculine, classiquee prospères / repaires féminine, classiquef détestés / cités masculine, classiqueg déchues / cohues féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources