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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Septembre

V. À petite Jeanne

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 52 vers

Vous eûtes donc hier‖ un an, ma bien-aimée.Contente, vous jasez,‖ comme, sous la ramée,Au fond du nid plus tiède‖ ouvrant de vagues yeux,Les oiseaux nouveau-nés‖ gazouillent, tout joyeuxDe sentir qu'il commence‖ à leur pousser des plumes.Jeanne, ta bouche est rose ;‖ et dans les gros volumesDont les images font‖ ta joie, et que je dois,Pour te plaire, laisser‖ chiffonner par tes doigtsOn trouve de beaux vers,‖ mais pas un qui te vailleQuand tout ton petit corps‖ en me voyant tressaille ;Les plus fameux auteurs‖ n'ont rien écrit de mieuxQue la pensée éclose‖ à demi dans tes yeux,Et que ta rêverie‖ obscure, éparse, étrange,Regardant l'homme avec‖ l'ignorance de l'ange.Jeanne, Dieu n'est pas loin‖ puisque vous êtes là.

Ah ! vous avez un an,‖ c'est un âge cela !Vous êtes par moments‖ grave, quoique ravie ;Vous êtes à l'instant‖ céleste de la vieOù l'homme n'a pas d'ombre,‖ où dans ses bras ouverts,Quand il tient ses parents,‖ l'enfant tient l'univers ;Votre jeune âme vit,‖ songe, rit, pleure, espèreD'Alice votre mère‖ à Charles votre père ;Tout l'horizon que peut‖ contenir votre espritVa d'elle qui vous berce‖ à lui qui vous sourit ;Ces deux êtres pour vous‖ à cette heure premièreSont toute la caresse‖ et toute la lumière ;Eux deux, eux seuls, ô Jeanne ;‖ et c'est juste ; et je suis,Et j'existe, humble aïeul,‖ parce que je vous suis ;Et vous venez, et moi‖ je m'en vais ; et j'adore,N'ayant droit qu'à la nuit,‖ votre droit à l'aurore.Votre blond frère George‖ et vous, vous suffisezA mon âme, et je vois‖ vos jeux, et c'est assez ;Et je ne veux, après‖ mes épreuves sans nombre,Qu'un tombeau sur lequel‖ se découpera l'ombreDe vos berceaux dorés‖ par le soleil levant.

Ah ! nouvelle venue‖ innocente, et rêvant,Vous avez pris pour naître‖ une heure singulière ;Vous êtes, Jeanne, avec‖ les terreurs familière ;Vous souriez devant‖ tout un monde aux abois ;Vous faites votre bruit‖ d'abeille dans les bois,O Jeanne, et vous mêlez‖ votre charmant murmureAu grand Paris faisant‖ sonner sa grande armure.Ah ! quand je vous entends,‖ Jeanne, et quand je vous voisChanter, et, me parlant‖ avec votre humble voix,Tendre vos douces mains‖ au-dessus de nos têtes,Il me semble que l'ombre‖ où grondent les tempêtesTremble et s'éloigne avec‖ des rugissements sourds,Et que Dieu fait donner‖ à la ville aux cent toursDésemparée ainsi‖ qu'un navire qui sombre,Aux énormes canons‖ gardant le rempart sombre,A l'univers qui penche‖ et que Paris défend,Sa bénédiction‖ par un petit enfant.

Paris, 30 septembre 1870.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
26((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a bien-aimée / ramée féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquec plumes / volumes féminine, classiqued dois / doigts masculine, classiquee vaille / tressaille féminine, classiquef mieux / yeux masculine, classiqueg étrange / l'ange féminine, classiqueh là / cela masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquec ouverts / l'univers masculine, classiqued espère / père féminine, classiquee esprit / sourit masculine, classiquef première / lumière féminine, classiqueg suis masculine, classiqueh j'adore / l'aurore féminine, classiquei suffisez / assez masculine, classiquej nombre / l'ombre féminine, classiquek levant / rêvant masculine, classiqueb singulière / familière féminine, classiquec abois / bois masculine, classiqued murmure / armure féminine, classiquee vois / voix masculine, classiquef têtes / tempêtes féminine, classiqueg sourds / tours masculine, classiqueh sombre féminine, classiquei défend / enfant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources