L’année terrible, 1872· Octobre
I. « J'étais le vieux rôdeur sauvage de la mer »
J'étais le vieux rôdeur‖ sauvage de la mer,Une espèce de spectre‖ au bord du gouffre amer ;J'avais dans l'âpre hiver,‖ dans le vent, dans le givre,Dans l'orage, l'écume‖ et l'ombre, émit un livre,Dont l'ouragan, noir souffle‖ aux ordres du banni,Tournait chaque feuillet‖ quand je l'avais fini ;Je n'avais rien en moi‖ que l'honneur imperdable ;Je suis venu, j'ai vu‖ la cité formidable ;Elle avait faim, j'ai mis‖ mon livre sous sa dent ;Et j'ai dit à ce peuple‖ altier, farouche, ardent,A ce peuple indigné,‖ sans peur, sans joug, sans règle,J'ai dit à ce Paris,‖ comme le klephte à l'aigle :Mange mon cœur, ton aile‖ en croîtra d'un empan.
Quand le Christ expira,‖ quand mourut le grand Pan,Jean et Luc en Judée‖ et dans l'Inde ÉpicureEntendirent un cri‖ d'inquiétude obscure ;La terre tressaillit‖ quand l'Olympe tomba ;D'Ophir à Chanaan‖ et d'Assur à Saba,Comme un socle en ployant‖ fait ployer la colonne,Tout l'Orient pencha‖ quand croula Babylone ;La même horreur sacrée‖ est dans l'homme aujourd'hui,Et l'édifice sent‖ fléchir le point d'appui ;Tous tremblent pour Paris‖ qu'étreint une main vile ;On tuerait l'Univers‖ si l'on tuait la Ville ;C'est plus qu'un peuple, c'est‖ le monde que les roisTâchent de clouer, morne‖ et sanglant, sur la croix ;Le supplice effrayant‖ du genre humain commence.
Donc luttons. Plus que Troie‖ et Tyr, plus que Numance,Paris assiégé doit‖ l'exemple. Soyons grands.Affrontons les bandits‖ conduits par les tyrans.Les Huns reviennent comme‖ au temps de Frédégaire ;Laissons rouler vers nous‖ les machines de guerre ;Faisons front, tenons tête ;‖ acceptons, seuls, trahis,Sanglants, le dur travail‖ de sauver ce pays.Tomber, mais sans avoir‖ tremblé, c'est la victoire.Être la rêverie‖ immense de l'histoire,Faire que tout chercheur‖ du vrai, du grand, du beau,Met le doigt sur sa bouche‖ en voyant un tombeau,C'est aussi bien l'honneur‖ d'un peuple que d'un homme,Et Caton est trop grand‖ s'il est plus grand que Rome ;Rome doit l'égaler,‖ Rome doit l'imiter ;Donc Rome doit combattre‖ et Paris doit lutter.Notre labeur finit‖ par être notre gerbe.Combats, ô mon Paris !‖ aie, ô peuple superbe,Criblé de flèches, mais‖ sans tache à ton écu,L'illustre acharnement‖ de n'être pas vaincu.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mer / amer masculine, classiqueb givre / livre féminine, classiquec banni / fini masculine, classiqued imperdable / formidable féminine, classiquee dent / ardent masculine, classiquef règle / l'aigle féminine, classiqueg empan / Pan masculine, classiqueb Épicure / obscure féminine, classiquec tomba / Saba masculine, classiqued colonne / Babylone féminine, classiquee aujourd'hui / d'appui masculine, classiquef vile / Ville féminine, classiqueg rois / croix masculine, classiqueh commence / Numance féminine, classiqueb grands / tyrans masculine, classiquec Frédégaire / guerre féminine, classiqued trahis / pays masculine, classiquee victoire / l'histoire féminine, classiquef beau / tombeau masculine, classiqueg homme / Rome féminine, classiqueh l'imiter / lutter masculine, classiquei gerbe / superbe féminine, classiquej écu / vaincu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources