L’année terrible, 1872· Mai
VI. Expulsé de belgique
« — Il est enjoint au sieur‖ Hugo de par le roiDe quitter le royaume.‖ » — Et je m'en vais. Pourquoi ?Pourquoi ? mais c'est tout simple,‖ amis. Je suis un hommeQui, lorsque l'on dit : Tue !‖ hésite à dire : Assomme !Quand la foule entraînée,‖ hélas ! suit le torrent,Je me permets d'avoir‖ un avis différent ;Le talion me fâche,‖ et mon humeur bizarrePréfère l'ange au tigre‖ et John Brown à Pizarre ;Je blâme sans pudeur‖ les massacres en grand ;Je ne bois pas de sang ;‖ l'ordre, à l'état flagrant,Exterminant, hurlant,‖ bavant, tâchant de mordre,Me semble, à moi songeur,‖ fort semblable au désordre ;J'assiste sans plaisir‖ à ce hideux tournoi :Cissey contre Duval,‖ Rigault contre Vinoy.Je hais qu'on joute à qui‖ sera le plus féroce ;Qu'un gueux aille pieds nus‖ ou qu'il roule carrosse,Qu'il soit prince ou goujat,‖ j'ai le très méchant goûtDe tout jeter, goujat‖ et prince, au même égout ;Mon mépris est égal‖ pour la scélératesseQu'on tutoie et pour celle‖ à qui l'on dit altesse ;Je crois, s'il faut choisir,‖ que je préfère encorLe crime teint de boue‖ au crime brodé d'or ;J'excuse l'ignorant ;‖ je ne crains pas de direQue la misère explique‖ un accès de délire,Qu'il ne faut pas pousser‖ les gens au désespoir,Que, si des dictateurs‖ font un forfait bien noir,L'homme du peuple en est‖ juste aussi responsableQue peut l'être d'un coup‖ de vent le grain de sable ;Le sable, arraché, pris‖ et poussé par le vent,Entre dans le simoun‖ affreux, semble vivant,Brûle et tue, et devient‖ l'atome de l'abîme ;Il fait la catastrophe‖ et le vent fait le crime ;Le vent c'est le despote.‖ En ces obscurs combats,S'il faut frapper, frappez‖ en haut, et non en bas.Si Rigault fut chacal,‖ on a tort d'être hyène.Quoi ! jeter un faubourg‖ de Paris à Cayenne !Quoi ! tous ces égarés,‖ en faire des forçats !Non ! je hais l’Île-aux-Pins et j’exècre Mazas.Johannard est cruel‖ et Serisier infâme.Soit. Mais comprenez-vous‖ quelle nuit a dans l'âmeLe travailleur sans pain‖ l'été, sans feu l'hiver,Qui voit son nouveau-né‖ pâlir, nu comme un ver,Qui lutte et souffre avec‖ la faim pour récompense,Qui ne sait rien, sinon‖ qu'on l'opprime, et qui penseQue détruire un palais,‖ c'est détruire un tyran ?Que de douleurs ! combien‖ de chômages par an !Songez-y, ne peut-il‖ perdre enfin patience ?
Le croirait-on ? j'écoute‖ en moi la conscience !Quand j'entends crier : mort !‖ frappez ! sabrez ! je vaisJusqu'à trouver qu'un meurtre‖ au hasard est mauvais ;Je m'étonne qu'on puisse,‖ à l'époque où nous sommes,Dans Paris, aller prendre‖ une dizaine d'hommes,Dire : Ils sont à peu près‖ du quartier qui brûla,Mitrailler à la hâte‖ en masse tout cela,Et les jeter vivants‖ ou morts dans la chaux vive ;Je recule devant‖ une fosse plaintive ;Ils sont là, je le sais,‖ l'un sur l'autre engloutis,Le mâle et la femelle,‖ hélas ! et les petits !Coupables, ignorants,‖ innocents, pêle-mêle ;Autour du noir charnier‖ mon âme bat de l'aile.Si des râles d'enfants‖ m'appellent dans ce trou,Je voudrais de la mort‖ tirer le froid verrou ;J'ai par des voix sortant‖ de terre l'âme émue ;Je n'aime pas sentir‖ sous mes pieds qu'on remue,Et je ne me suis pas‖ encore habituéA marcher sur les cris‖ d'un homme mal tué ;C'est pourquoi, moi vaincu,‖ moi proscrit imbécile,J'offre aux vaincus l'abri,‖ j'offre aux proscrits l'asile,Je l'offre à tous. A tous !‖ Je suis étrange au pointDe voir tomber les gens‖ sans leur montrer le poing ;Je suis de ce parti‖ dangereux qui fait grâce ;Et demain j'ouvrirai‖ ma porte, car tout passe,A ceux qui sont vainqueurs‖ quand ils seront vaincus ;Je suis pour Cicéron‖ et je suis pour Gracchus ;Il suffit pour me faire‖ indulgent, doux et sombre,Que je voie une main‖ suppliante dans l'ombre ;Faible, à ceux qui sont forts‖ j'ose jeter le gant.Je crie : Ayez pitié !‖ Donc je suis un brigand.
Dehors ce monstre ! il est‖ chez nous ! Il a l'audaceDe se croire chez lui !‖ d'habiter cette place,Ce quartier, ce logis,‖ de payer les impôts,Et de penser qu'il peut‖ y dormir en repos !Mais s'il reste, l'État‖ court des périls, en somme.Il faut bien vite mettre‖ à la porte cet homme !
Je suis un scélérat.‖ C'est une trahison,Quand tout le monde est fou,‖ d'invoquer la raison.Je suis un malfaiteur.‖ Faut-il qu'on vous le prouve ?Comment ! si je voyais‖ dans les dents de la louveUn agneau, je voudrais‖ l'en arracher ! Comment !Je crois au droit d'asile,‖ au peuple, au Dieu clément !Le clergé s'épouvante‖ et le sénat frissonne.Horreur ! quoi ! j'ai pour loi‖ de n'égorger personne !Quoi ! cet homme n'est pas‖ aux vengeances fougueux !Il n'a point de colère‖ et de haine, ce gueux !Oui, l'accusation,‖ je le confesse, est vraie.Je voudrais dans le blé‖ ne sarcler que l'ivraie ;Je préfère à la foudre‖ un rayon dans le ciel ;Pour moi la plaie est mal‖ guérie avec du fiel,Et la fraternité‖ c'est la grande justice.C'est à qui détruira ;‖ j'aime mieux qu'on bâtisse.Pour moi la charité‖ vaut toutes les vertus ;Ceux que puissants on blesse,‖ on les panse abattus ;La pitié dans l'abîme‖ où l'on souffre m'entraîne,Et j'ai cette servante‖ adorable pour reine ;Je tâche de comprendre‖ afin de pardonner ;Je veux qu'on examine‖ avant d'exterminer ;Un feu de peloton‖ pour résoudre un problèmeMe déplaît. Fusiller‖ un petit garçon blême,A quoi bon ? Je voudrais‖ qu'à l'école on l'admît,Hélas ! et qu'il vécût !‖ — Là-dessus on frémit.Ces opinions-là‖ jamais ne se tolèrent !« Et, pour comble d’effroi, les animaux parlèrent. »Un monsieur Ribeaucourt‖ m'appelle individu.
Autre preuve. Une nuit,‖ vers mon toit éperdu,Une horde, poussant‖ des hurlements infâmes,Accourt, et deux enfants‖ tout petits, quatre femmes,Sous les pierres, les cris‖ de mort, l'horreur, l'effroi,Se réveillent… — Qui donc‖ est le bandit ? C'est moi.Certes !
Le jour d’après, devant mon seuil éparse,Une foule en gants blancs‖ vient rire de la farce,En criant : — C'est trop peu !‖ Qu'on rase la maison !Qu'on y mette le feu !‖ — Cette foule a raison.Il faut tuer celui‖ qui ne veut pas qu'on tue ;C'est juste. Le bon ordre‖ exige une battueContre cet assassin‖ plus noir qu'il n'en a l'air ;Et puisqu'on veut brûler‖ ma maison, il est clairQue j'ai brûlé le Louvre ;‖ et je suis l'étincelleQui dévore Paris‖ en restant à Bruxelle.Honneur à Mouravief‖ et gloire à Galifet !On me lapide et l'on‖ m'exile. C'est bien fait.
O beauté de l'aurore !‖ ô majesté de l'astre !Gibelin contre Guelfe,‖ Yorck contre Lancastre,Capulet, Montaigu,‖ qu'importe ! que me fontLeurs cris, puisque voilà‖ le firmament profond !Âme, on a de la place‖ aux voûtes éternelles.Le sol manque à nos pieds,‖ non l'azur à nos ailes.Le despote est partout‖ sur terre, atroce et laid,Maître par un profit‖ et par l'autre valet ;Mais l'aube est pure, l'air‖ est bon, l'abîme est libre ;L'immense équité sort‖ de l'immense équilibre ;Évadons-nous là-haut !‖ et vivons ! Le songeurSe plonge, ô ciel sublime,‖ en ta chaste rougeur ;Dans ta pudeur sacrée,‖ Ombre, il se réfugie.Dieu créa le banquet‖ dont l'homme a fait l'orgie.Le penseur hait la fête‖ affreuse des tyrans.Il voit Dieu calme au fond‖ des gouffres transparents,Et, saignant, pâle, après‖ les épreuves sans nombre,Se sent le bienvenu‖ dans la profondeur sombre.Il va. Sa conscience‖ est là, rien ne démentCette boussole ayant‖ l'idéal pour aimant ;Plus de frontière, plus‖ d'obstacle, plus de borne ;Il plane. En vain sur lui‖ la Fatalité morneTend son filet sinistre‖ où dans les hideux filsSe croisent les douleurs,‖ les haines, les exils,Il ne se plaint pas. Fier‖ devant la tourbe immonde,Il rit puisque le ciel‖ s'offre à qui perd le monde,Puisqu'il a pour abri‖ cette hospitalité ;Et puisqu'il peut, ô joie !‖ ô gouffre ! ô liberté !Domptant le sort, bravant‖ le mal, perçant les voiles,Par les hommes chassé,‖ s'enfuir dans les étoiles !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 80((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a roi / Pourquoi masculine, classiqueb homme / Assomme féminine, classiquec torrent / différent masculine, classiqued bizarre / Pizarre féminine, classiquee grand / flagrant masculine, classiquef mordre / désordre féminine, classiqueg tournoi / Vinoy masculine, classiqueh féroce / carrosse féminine, classiquei goût / égout masculine, classiquej scélératesse / altesse féminine, classiquek encor / d'or masculine, classiquel dire / délire féminine, classiquem désespoir / noir masculine, classiquen responsable / sable féminine, classiqueo vent / vivant masculine, classiquep l'abîme / crime féminine, classiqueq combats / bas masculine, classiquer hyène / Cayenne féminine, classiques forçats / Mazas masculine, classiquet infâme / l'âme féminine, classiqueu l'hiver / ver masculine, classiquev récompense / pense féminine, classiquew tyran / an masculine, classiquex patience / conscience féminine, classiqueb vais / mauvais masculine, classiquec sommes / d'hommes féminine, classiqued brûla / cela masculine, classiquee vive / plaintive féminine, classiquef engloutis / petits masculine, classiqueg pêle-mêle / l'aile féminine, classiqueh trou / verrou masculine, classiquei émue / remue féminine, classiquej habitué / tué masculine, classiquek imbécile / l'asile féminine, classiquel point / poing masculine, non classiquem grâce / passe féminine, classiquen vaincus / Gracchus masculine, classiqueo sombre / l'ombre féminine, classiquep gant / brigand masculine, classiquea l'audace / place féminine, classiqueb impôts / repos masculine, classiquec somme / homme féminine, classiquea trahison / raison masculine, classiqueb prouve / louve féminine, classiquec Comment / clément masculine, classiqued frissonne / personne féminine, classiquee fougueux / gueux masculine, classiquef vraie / l'ivraie féminine, classiqueg ciel / fiel masculine, classiqueh justice / bâtisse féminine, classiquei vertus / abattus masculine, classiquej m'entraîne / reine féminine, classiquek pardonner / d'exterminer masculine, classiquel problème / blême féminine, classiquem l'admît / frémit masculine, classiquen tolèrent / parlèrent féminine, classiqueo individu / éperdu masculine, classiqueb infâmes / femmes féminine, classiquec l'effroi / moi masculine, classiquea Certes / éparse / farce féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquec tue / battue féminine, classiqued l'air / clair masculine, classiquee l'étincelle / Bruxelle féminine, classiquef Galifet / fait masculine, classiquea l'astre / Lancastre féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquec éternelles / ailes féminine, classiqued laid / valet masculine, classiquee libre / équilibre féminine, classiquef songeur / rougeur masculine, classiqueg réfugie / l'orgie féminine, classiqueh tyrans / transparents masculine, classiquei nombre / sombre féminine, classiquej dément / aimant masculine, classiquek borne / morne féminine, classiquel fils / exils masculine, classiquem immonde / monde féminine, classiquen hospitalité / liberté masculine, classiqueo voiles / étoiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
161 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources